Compte rendu

 

N°6, novembre - décembre 2009

Martin HOWARD, Napoleon’s poisoned Chalice. The Emperor and his Doctors on St Helena, The History Press, Stroud, Gloucestershire (UK), 2009, 254 pages, ISBN 978 0 7524 4857 2

Napoléon et ses doctors à Sainte-Hélène

La captivité de Napoléon à Sainte-Hélène constitue, des deux côtés de la Manche (ou du Channel), un inépuisable thème littéraire. Les auteurs britanniques jouissent même d’une certaine antériorité puisque la Relation et le Napoléon en exil d’O’Meara ont précédé le Mémorial de Las Cases, que les publications de Forsyth et de Walter Scott ont devancé celle d’Adolphe Thiers, que le très complet Napoleon at St Helena de Norwood Young a été largement repris dans les Napoléon à Sainte-Hélène d’Octave Aubry et de Paul Ganière.
Cet intérêt britannique pour la Dernière Phase est-il purement historique ? Ne faut-il  pas aussi y voir la résurgence d’un certain remords ?  D’où les discussions sans fin pour savoir si Wellington, qui avait fait une agréable escale à Sainte-Hélène en 1810, était sincère quand il vantait l’excellent climat de l’île ?  Si le site de Longwood a été délibérément choisi en raison de sa situation détestable ou à cause de sa surveillance aisée ?  Hudson Lowe, s’il avait été un gentleman, aurait-il pu adopter une autre attitude sans compromettre sa mission de geôlier ? Pourquoi Napoléon, entouré d’une kyrielle de médecins, a-t-il été si mal soigné ?

Cette dernière question sous-tend l’ouvrage que le Dr Martin Howard consacre aux doctors de Napoléon à Sainte-Hélène, même si l’auteur inclut dans son étude le docteur corse Antommarchi qui, il est vrai, avait connu l’occupation temporaire de son île natale par les forces britanniques. Après une première partie qui décrit le voyage de Napoléon à bord du Northumberland, son séjour aux Briars et son installation à Longwood, l’Empereur (pardon, le général Bonaparte !) devient un personnage secondaire de l’ouvrage, tandis que l’auteur axe son récit sur les médecins chargés ou non de veiller sur sa santé et à leurs démêlés avec le gouverneur. C’est l’histoire de la captivité vue sous un angle qui ne nous est pas familier, mais particulièrement intéressant pour le lecteur imprégné d’une vision hexagonale des mêmes événements.

L’ouvrage fait référence d’une manière approfondie aux Lowe Papers, aux souvenirs des officiers et médecins britanniques, au journal sarcastique du major Gorrequer, recoupant ces informations avec les récits des compagnons français du Captif. Alors que l’historien français fait exactement l’inverse. Les 80 premières pages sont donc consacrées aux docteurs Warden et O’Meara. Le premier, présent à bord du Northumberland et fin observateur bien que ne parlant pas français, publia dès mai 1816 des Letters d’un humour ravageur qui connurent un vif succès mais que Napoléon qualifia de coglionerie. Suit un long débat sur le rôle exact et la difficile position du docteur O’Meara, choisi comme médecin par Napoléon lui-même mais hiérarchiquement officier de la marine britannique et dépendant fonctionnellement du gouverneur. Situation des plus délicates dont O’Meara, soupçonné de double jeu par les deux camps, se tira admirablement pendant deux ans. Cependant le diagnostic d’hépatite liée au climat, apparemment formulé de bonne foi par O’Meara, déclencha un furieux et crescendo conflit entre le médecin et le gouverneur. D’où l’expulsion de O’Meara, qui se vengera en portant d’insidieuses accusations contre Hudson Lowe. Le procès en diffamation qui en résulta se poursuivit jusqu’en 1823 et passionne toujours  les historiens anglais.

Les 80 pages suivantes n’ont qu’un rapport ténu avec la santé de Napoléon puisqu’elles sont consacrées à deux médecins, l’un qui ne se trouva jamais en face de Napoléon et l’autre qui, pour son malheur, ne l’ausculta que trois ou quatre fois. Ce maladroit de Lowe commit en effet l’erreur de désigner à Longwood le British physician Verling, Trafalgar veteran, sans consulter préalablement le général Bonaparte. Ce dernier préféra rester deux ans sans médecin plutôt que de se laisser examiner par lui. Très souffrant dans la nuit du 16 au 17 janvier 1819, Napoléon fit appel au chirurgien de marine Stokoe qui, manœuvré par Bertrand et Montholon,  confirma le diagnostic d’hépatite et froissa le gouverneur par son comportement. Il en résulta le départ précipité de Stokoe pour Londres et son renvoi à Sainte-Hélène pour être condamné en cour martiale. Puis Bertrand et Montholon tentèrent de soudoyer Verling pour qu’il devienne le médecin ‘aux ordres’ de Napoléon. Mais Verling n’était pas né de la dernière rain. Cette histoire abracadabrante(esque) nous est longuement contée.

Les cinquante dernières pages sont un peu décevantes car traitant la maladie finale de l’Empereur d’une manière succincte, comme si le sujet ne présentait plus guère d’intérêt. Les vingt pages consacrées à Antommarchi sont une simple compilation des ouvrages français à son sujet. Puis on en arrive à l’appel en consultation du docteur Arnott, lequel a le mérite de diagnostiquer une maladie stomacale mais qui tarde à en souligner la gravité, peut-être pour ne pas affoler le gouverneur. A partir du 27 avril cependant, il craint une issue fatale. La dramatisation décrite alors par les témoins et historiens français, avec l’appel en renfort des docteurs Shortt et Mitchell, leur conflit avec Antommarchi au sujet de l’usage du calomel, est quasiment absente de l’ouvrage. Le décès est traité comme celui d’un patient ordinaire et l’auteur préfère s’étendre longuement sur les discussions entre médecins durant l’autopsie pour savoir si le foie était enlarged ou simplement large, et développer les hypothèses sur la nature cancéreuse ou non de l’ulcère gastrique perforé-bouché.  L’effet de la dose de 10 grains de calomel administrée le 3 mai et l’éventualité d’un empoisonnement, sujets qui passionnent tant les Français, sont à peine évoqués (malgré le titre de l’ouvrage !). En revanche, les démêles judiciaires du docteur Burton qui se fait subtiliser par la rusée Fanny Bertrand le masque mortuaire de l’Empereur qu’il considérait comme son œuvre, sont longuement contés. Il faut aller jusqu’à la toute dernière phrase de l’ouvrage pour comprendre soudain cette approche du drame de Sainte-Hélène : « For them all [Warden, O’Meara, Stokoe, Verling, Arnott, Shortt and Burton], the Emperor was nothing less than a curse* ».

* "Pour tous ceux-là, l'Empereur n'était rien moins qu'une malédiction."

Jacques MACE

Services
Recherche

Entrez un mot :  


Abonnés