Chroniques

 

N°5, juillet - septembre 2009

Voyages pittoresques 1820-2009, exposition à Rouen, au Havre, à Caen

Rouen, musée des Beaux-Arts, La Normandie romantique – 16 mai - 16 août 2009

Le Havre, musée André Malraux, La Normandie romantique – 16 mai - 16 août 2009

Caen, musée des Beaux-Arts, La Normandie contemporaine – 16 mai - 16 août 2009

 

 

Qu’est-ce que le pittoresque ? L’adjectif, guère employé de nos jours, connut pourtant une grande fortune au XIXe siècle. Si l’époque romantique en marque l’apogée, les décennies suivantes le consacrent dans la littérature et les beaux-arts. Pas moins de trois musées normands se sont associés pour présenter des expositions simultanées qui s’attachent à l’iconographie de la région au cours des deux derniers siècles : Rouen pour la première moitié du XIXe siècle, Le Havre pour le Second Empire et les débuts de la IIIe République, et Caen pour l’époque contemporaine.

Dès les années 1820, la Normandie a été l’objet d’un nombre exceptionnel de descriptions illustrées. A l’époque de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, alors que poètes et savants ont engagé le combat pour la réhabilitation d’une architecture médiévale longtemps dépréciée et ruinée par la Révolution, la Normandie, avec ses villes anciennes et ses sanctuaires de l’époque féodale à demi ruinés nourrit l’imagination des artistes. On se souvient que Chateaubriand s’est fait le défenseur des sanctuaires gothiques dans Le génie du christianisme. L’architecture du Moyen-Age et de la Renaissance est au centre des préoccupations de Justin Taylor et Charles Nodier qui, en 1820 et 1825, inaugurent avec deux volumes consacrés à la Haute-Normandie la célèbre entreprise éditoriale des Voyages pittoresques et romantiques. Parmi les artistes qui y contribuent : Richard Bonington, Alexandre-Evariste Fragonard, Eugène Isabey, Horace Vernet, Théodore Géricault, Louis Daguerre. L’exposition propose un certain nombre de leurs travaux, qui appartiennent tantôt au registre du pur paysage tantôt à celui de la vue d’architecture : Cathédrale Notre-Dame et Palais de justice à Rouen par Bonington, Ruines de l’abbaye de Jumièges par Daguerre, Eglise de Saint-Nicolas à Rouen par Géricault et Lesaint, toutes des lithographies puisque le procédé - c’est à noter - est pour la première fois utilisé pour l’édition d’un ouvrage  de grande qualité.

La chute de Napoléon et la paix retrouvée offre donc l’opportunité aux visiteurs britanniques de re-découvrir un pays qui s’ouvre à nouveau à eux. Le souvenir du royaume anglo-normand pousse ainsi de jeunes Anglais à venir effectuer de véritables relevés d’architecture, tels le dessinateur et graveur John Sell Cotman pour l’Account of a tour in Normandy (1820) et les Architectural antiquities of Normandy (1822) ou encore Samuel Prout avec ses Picturesque buildings in Normandy et, bien sûr, Bonington. On peut admirer quelques-unes de leurs toiles : Vue du Mont Saint-Michel (1833) d’Edward Cook, Vue de l’entrée du port du Havre (1841) de William Callow, Vue générale de Rouen (1849) de Thomas Rowbotham ou encore le splendide Quai de Paris à Rouen du belge Johannes Bosboom.

L’apparition de la photographie, en 1839, marque un tournant. Direction Le Havre, où pas moins de 145 photographies, héliogravures et livres illustrés sont présentés : c’est le second volet du triptyque. Beaucoup plus précise que le dessin et la gravure, la photographie devient l’outil le plus prisé pour reproduire les œuvres d’art et le paysage. L’Etat ne s’y trompe pas qui organise la mission héliographique à partir de 1851 formant, au terme de campagnes, une série d’images artistiques sur le patrimoine monumental réalisées grâce au procédé du calotype. C’est Prosper Mérimée, qui dirige alors la Commission des monuments historiques, qui envoie Gustave Le Gray, Hippolyte Bayard, Edouard Baldus, Auguste Mestral et Henri Le Secq en mission à travers la France. Ceux qu’on appelle les primitifs de la photographie œuvrent sous le Second Empire et rapportent des vues d’ensemble, servies par un étagement clair des plans obtenu grâce à un point de vue frontal, un éclairage uniforme et une profondeur de champ limitée : Cathédrale de Bayeux, portail de droite par Blot-Blanquart Evrard (vers 1853). Si le pittoresque demeure, le romantisme s’est bel et bien évanoui ! L’approche commerciale devient un argument sérieux pour les photographes qui font de la Normandie l’un des berceaux de la photographie. Certains, comme les frères Bisson ou Baldus, fondent leur propre imprimerie de retirage photographique afin de diffuser les premiers albums. D’abord collées, les photographies apparaissent directement imprimées dans l’ouvrage à partir de 1867. Et, comme le tourisme balnéaire prend son essor, des guides touristiques sont proposés aux visiteurs, tel ce Guide du touriste au Havre et dans ses environs. Sur ce thème, on peut admirer une vue de la plage d’Etretat par Emile Letellier (datant probablement de la fin du Second Empire).

Cette effervescence intellectuelle, artistique et technique devait aboutir à la réalisation d’un ouvrage, qui est le chef-d’œuvre de l’exposition : La Normandie monumentale et pittoresque, publiée entre 1892 et 1899, et qui fut la passion d’une vie pour l’éditeur havrais Alexis-Guislain Le Mâle. Cinq tomes organisés par département, comportant plus de 3000 pages et un millier d’illustrations photographiques. L’occasion de retrouver des sites ou des bâtiments évanouis ou modifiés par les hasards des guerres et du temps, comme cette maison à pans de bois appelée Maison Dieu à Saint-Lô vue par Jean-Eugène Durand ou l’Ancien hôtel des monnaies à Caen par Paul Robert. Autre photographe de renom qui se consacra à la réalisation de cette somme, Henri Magron, dont plusieurs clichés sont présentés ici. A noter qu’un espace spécial est proposé dans l’exposition pour les visiteurs qui souhaiteraient pouvoir consulter une série d’originaux de cette Normandie monumentale et pittoresque, à la superbe reliure en plein veau vert signée Engel.

La troisième partie du parcours s’achève au musée des Beaux-Arts de Caen, abrité dans l’enceinte du château. L’exposition s’appuie sur le thème de la commande photographique du milieu du XIXe au début du XXIe siècle : depuis l’Eglise Saint-Ouen et l’Abbaye-aux-hommes de Caen (1851) par Bayard  jusqu’aux vues du Havre (2007) par Véronique Ellena.

Bruno CALVES

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