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Emmanuel FUREIX, La France des larmes. Deuils politique à l'âge romantique (1814-1840), Champ Vallon, 2009, 480 pages
Epanchement public de Louis XVIII en souvenir du martyre enduré par son frère… Larmes de la duchesse de Berry, « princesse éplorée » plongeant sur le corps de son époux poignardé à mort… Larmes de Louis-Philippe lors des funérailles de sa fille, la princesse Marie, inhumée dans la chapelle royale de Dreux… L’oubli de l’étiquette se fait ordonnancement politique, la douleur de la perte est transmuée en « instrument majeur de légitimation » (p.152), les larmes sont dotées d’une charge régénératrice. La mort d’un fils de France se transmue en signe de gloire de la renaissance dynastique, contre toutes les tentations de clémence envers le bras assassin. « L’ange de Sicile », la duchesse de Berry, les vêtements ensanglantés, se mue en rempart contre les passions libérales. Le roi des Français, dans la simplicité de son habit noir, efface la dignité intemporelle du souverain. A l’extériorisation des afflictions, répondent les douleurs silencieuses qui saisissent les Parisiens à l’annonce de la mort de Napoléon. Le silence comme écho à « la plus grande mort du siècle » rassure les autorités, les entretenant dans la conviction de passions napoléoniennes définitivement brisées. Ce prétendu silence, loin de l’indifférence, est d’abord hébétude. Une foi naïve avait convaincu les tenants du culte de l’empereur de l’immortalité de leur héros : « Il nous semblait que Napoléon était au-dessus de l’humanité, qu’il ne pouvait pas mourir, que son corps devait être impérissable », note Fantin des Odoards. L’incrédulité des anciens officiers de la Grande Armée se double de l’incompréhension du petit peuple de Paris, dont l’absence de réaction relève plus de l’anesthésie de la douleur que de l’apathie : « Dans une certaine classe, on y pleure dedans » (Viennet). Les émotions ne sont nullement des expressions anhistoriques. Pour preuve, la Restauration expérimente un « régime émotionnel » (p.169) qui réprouve les passions tout comme la froide logique. C’est le transport des sentiments qui est célébré pour enraciner une monarchie affective, capable de resserrer les liens d’amour au sein de la communauté politique : « Ma conviction est sortie du cœur : j’ai pleuré et j’ai cru » (Châteaubriand, Génie du christianisme). Les effusions lacrymales ont bien, dans ce premier XIXe siècle, une résonance éminemment politique, du drame bourgeois vécu par le duc et la duchesse de Berry au déni de la mort du héros pour un peuple qui ne pouvait concevoir la disparition de son dieu, Prométhée des « petits ». Paris a le culte des morts, qui recèlent un pouvoir mobilisateur. Emmanuel Fureix dresse patiemment le tableau de ces deuils politiques. De la Restauration au Retour des cendres, la capitale bruisse de ces mémoires rivales qui se cristallisent autours de figures antagonistes, grands hommes, princes martyrs, héros anonymes. L’âge romantique est d’abord un « moment nécrophile ». La crise que traverse la représentation politique, le doute sur la sacralité du roi se traduisent par une « hypertrophie » des pratiques symboliques, qui pallient l’appréciation indécise portée sur l’auctoritas monarchique. Le « nouveau culte des morts » (chapitre II) est rendu possible par une sensibilité nouvelle, doublée d’une révolution funéraire. Le rite de passage se dépouille de toute métaphysique de salut individuel, supplanté par le ressenti de la perte de l’autre. « La mort de l’autre devenue scandale, l’entretien méticuleux de la mémoire des défunts, la fascination trouble pour la mort » (p.43) conditionnent une mutation du cimetière, nécropole extra-muros. Le cimetière est esthétisé, « champ-du-repos » où les familles vont honorer leurs morts. Cette vision pacifiée de la mort vertueuse n’est en rien partagée par les ultras de la Restauration, qui restent tenaillés par la nostalgie de la terre des aïeux. Plus encore que la mort, le cadavre fascine. Il attire et répugne à la fois. Le respect du corps du trépassé, le souci de mettre en valeur son individualisation, la hantise de la fosse commune vont de pair avec l’attirance pour les corps dépecés. Ce goût macabre s’exprime à l’occasion des exécutions publiques. Les femmes notamment suivent avidement des yeux le basculement de la lame sur l’échafaud, n’hésitant pas à s’approprier des parcelles de la dépouille ou trempant leurs mouchoirs dans le sang du condamné. Le « désir exacerbé de conservation du corps » se double d’un « regard médusé sur la mort violente » (p.48). Si les épitaphes et les plaques, qui favorisent le repérage des corps, ne sont plus l’apanage des classes aisées, des rites distinguent certains morts honorables, dont les corps sont embaumés, voire objets de reliques. Ce « fétichisme mortuaire » concerne aussi bien des mèches de cheveux de Louis XVI et de Marie-Antoinette que des reproductions du masque mortuaire de Napoléon, « bibelot profane » (p.58). Le corps du grand homme fait également l’objet d’une appropriation au sein de l’espace public. Si le trépas se restreint désormais au cercle familial, l’exposition publique du corps signe l’exception des cérémonies de souveraineté (800 000 personnes se pressent en une semaine autour du cercueil de Napoléon, aux Invalides). Par contre, les funérailles, du domicile au cimetière, donnent lieu à des cortèges qui investissent des lieux qui ne leur étaient auparavant pas dévolus. Le cortège funèbre, curiosité sous l’Ancien Régime, prend place dans le quotidien de la rue parisienne. Des corbillards traversent la capitale vers les grands cimetières de Montmartre, de Montparnasse, du Père-Lachaise. Les monuments qui célèbrent les morts, souvent ponctués de gestes d’hommage, transforment la nécropole de l’âge romantique en espace civique. Le Père-Lachaise, promontoire dominant la capitale, se fait Panthéon de substitution (p.79). Leçon gravée dans la pierre à l’usage les vivants, il autorise l’hommage au grand homme, en une période où l’hommage public est la prérogative exclusive du monarque (ordonnance de 1816). Des îlots de contestation surgissent, qui rassemblent les opposants libéraux et les gloires de l’Empire. Comment le préfet de la Seine pourrait-il résister aux volontés exprimées par le maréchal Lefebvre de reposer aux côtés de Masséna ? Les tombes d’opposants se couvrent nuitamment de couronnes de fleurs, pratique subversive qualifiée de résurgence païenne par l’Eglise de la Restauration. La « belle mort » de la Restauration est le produit d’un assemblage qui croise les références historiques. Le modèle antique, cher aux temps révolutionnaires, est dépassé par l’exaltation de la mort royale, dans la tentative de réécrire une sacralité obsédée par la mystique du sang de France, aux vertus régénératrices. Les fêtes funèbres de la monarchie sont autant de rituels d’expiation, qui nient la dramaturgie de la mort civique mise en scène durant la Révolution, dont le Panthéon reste l’emblème : « Resacraliser l’espace (…) ne visait pas seulement à expier des crimes, mais à expurger une certaine représentation de l’immortalité » (p.117). La mémoire des morts de la Révolution catalyse toutes les passions, victimes ordinaires que leurs familles tentent d’arracher à l’oubli ou victimes nobiliaires, objet d’un culte qui se manifeste dans l’enclos funéraire de Picpus. Les victimes royales surtout sont l’objet de deuils publics. Louis XVIII entendait placer l’exigence de réparation avant le désir d’expiation nationale. Mais le souvenir du régicide entretient une mémoire vengeresse, qui ressasse une Révolution criminelle, au grand dam des libéraux soucieux de dénoncer dans ces services et ces monuments commémoratifs autant de falsifications corrodées par l’esprit contre-révolutionnaire. Les funérailles de souveraineté connaissent une évolution. Sous la Restauration, le sang de France est exclusivement célébré. Après 1830, la cohérence est rompue, alors que sont honorés les insurgés de 1830, les soldats de l’ordre de 1832 et 1834, Napoléon... Si ces célébrations échouent à engendrer le consensus, elles révèlent l’ordre idéal caressé par le régime. La Restauration incarne la grandeur de l’Etat dans le sang royal, par des honneurs funèbres attribués avec parcimonie. Par sa mort, le prince illustre l’espérance chrétienne et le sacrifice consenti. La « belle mort » des Bourbons, offerte à l’admiration de tous, marque un temps d’exception où doit s’affirmer la continuité de l’Etat. Alors que l’édifice politique reste hanté par la crainte de sa précarité, entretenue par l’expérience traumatique des Cents-Jours, la somptuosité des funérailles princières glorifie le triomphe sur la mort, sur fond d’esthétique baroque : « L’apothéose l’emporte sur l’inquiétude, la magnificence sur le lugubre » (p.252). La vacance du pouvoir est également conjurée par le protocole, qui doit manifester l’immortalité de la Couronne. Les funérailles de Louis XVIII donnent lieu à un « bricolage rituel », qui vise à démontrer que la dignitas royale ne s’est jamais éteinte. Ainsi, le nouveau roi, loin de se contenter du rôle de roi caché, s’exhibe dans les cérémonies publiques, afin de confirmer son emprise sur l’Etat. Le rituel traduit la conception organique de la société, organisée à partir de la tête de l’Etat. Néanmoins, cette union entre le roi et ses sujets reste rêvée, les rites funéraires aiguisant plutôt les passions. La monarchie de Juillet tente de conjurer cet échec par l’invention du « deuil national » expression utilisée lors des funérailles de Casimir Perier, en 1832. La célébration de l’homme d’Etat exalte une majesté indépendante du souverain, évaluée à l’aune des services rendus, conformément au projet capacitaire d’une société soucieuse de canaliser l’effervescence égalitaire. Dans le même temps, le régime de Juillet tente d’agréger des mémoires rivales. Le retour des Cendres est transformé en « récit national », célébrant au-delà de l’empereur une histoire dynastique commencée depuis Clovis et que poursuit Louis-Philippe : « Jamais événement funéraire n’a assumé avec tant de force une fonction de clôture du passé et de masque du présent » (p.306). Néanmoins la convocation de ces mémoires concurrentes risque de se confronter à une opinion récalcitrante, qui persiste à honorer dans les martyrs des barricades une souveraineté populaire escamotée et dans le « Napoléon du peuple » une gloire nationale trahie par les notables orléanistes. En contrepoint des cultes officiels, s’organisent des rites rivaux. L’hommage ritualisé peut s’avérer porteur d’une dimension frondeuse dont témoignent les funérailles d’opposants dans les années 1820. Un langage de la protestation est alors inauguré. Un cri, un emblème suffisent parfois à faire basculer ces regroupements coalescents, l’événement faisant alors effraction au cœur du rite le plus codifié. Contrairement à certaines idées reçues, la Restauration n’a pas ignoré la protestation collective, qui surgit à la faveur de la mort d’opposants avérés. Indice de l’inédit, ces rassemblements ont des dénominations longtemps indécises : « convoi d’opposition », « obsèques nationales » « funérailles révolutionnaires »… Les milieux populaires, les ouvriers, les étudiants, les femmes n’hésitent pas à s’emparer d’un rassemblement à l’origine initié par les élites libérales. Les funérailles du général Foy, le 30 novembre 1825, établissent la référence inaugurale de ces dix-huit « enterrements opposants » recensés entre 1820 et 1830. La foule (100 000 personnes en novembre 1825), le silence ponctué d’ovations, les couronnes civiques transforment l’environnement visuel et sonore de la capitale. Au-delà du portrait-type des défunts célébrés, souvent issus du panthéon libéral, ces mobilisations transmuent la foule en corps politique, qui bruisse de rumeurs de répression ou de profanation envers le corps du défunt. La foule, coalisée par des rencontres de hasard, est également une foule avertie de l’événement par ses propres circuits d’information (presse, ateliers…), une foule où se fondent les rangs sociaux. Espace conscient permettant la prise de parole des exclus du suffrage censitaire, l’enterrement d’opposition invente des gammes de revendications qui investissent l’espace public. La pensée doctrinaire, hostile à la souveraineté du peuple, s’en trouve contestée. Après 1830, la geste funèbre endosse une conscience politique de plus en plus aiguë. Elle inaugure réellement la culture manifestante. L’honneur rendu au défunt s’efface progressivement devant le défi lancé au pouvoir. Cette charge républicaine de « l’enterrement-manif » culmine le 5 juin 1832, lors des funérailles du général Lamarque. Le souvenir de ce détournement insurrectionnel érode néanmoins la portée politique du rituel funèbre qui, impuissant dorénavant à engendrer un imaginaire collectif, se dégrade en un face-à-face où l’invective et la violence alimentent un climat de peurs réciproques. A l’âge romantique, les corps sont exilés hors les murs. Les morts n’en obsèdent pas moins les vivants. Les commémorations auraient pour vertu d’apaiser les passions, alors qu’elles ne cessent d’exacerber des cycles mémoriels concurrents. Paradoxe que tente de surmonter Victor Cousin, en 1833, alors que la chambre des Pairs débat sur la question du deuil général du 21 janvier : « La commémoration d’un malheur ou d’une faute (…) ne convient pas plus à une nation qu’à un individu. (…) Les nations ne consacrent pas leurs fautes. » L’histoire magistra vitae, vecteur de morale, se trouvait alors concurrencée par l’histoire support d’approbation nationale. Un acte criminel (en l’occurrence le régicide) peut-il faire l’objet d’une commémoration légitime ? L’enjeu des lois mémorielles était d’emblée posé.
Juliette GLIKMAN
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