Chroniques

 

N°3, novembre - décembre 2008

Jérôme Napoléon, roi de Westphalie, exposition Château de Fontainebleau (10 octobre 2008 au 8 janvier 2009)

On aurait tort de s’apitoyer sur le sort de Jérôme Bonaparte. Petit frère de Napoléon qui le soumit toute sa jeunesse durant à une tutelle par trop pesante, éphémère souverain d’un royaume créée de toutes pièces, exilé désœuvré, sa longue vie lui permit de retrouver les faveurs du destin avec l’avènement du Second Empire, dont il ne sera qu’une aimable figure décorative. Personnage de second rang, Jérôme ? Peut-être. De par sa nature peu politique, en un temps où l’on est dans l’obligation de faire l’Histoire quand on s’appelle Bonaparte, de par son tempérament porté vers les plaisirs, de par une inconstance qui ne va, toutefois, jamais jusqu’à l’inconscience, Jérôme suscite finalement la sympathie et l’intérêt qui s’attache souvent aux rebelles. Car, derrière une réelle propension à agir selon son gré, se cache un tempérament marqué qui s’affirma dès ses jeunes années.

Acteur, parfois malgré lui, de l’épopée impériale, Jérôme est donc surtout le spectateur d’un siècle qui reste marqué par la figure de Napoléon, écrit Jacques-Olivier Boudon dans Le roi Jérôme, frère prodigue de Napoléon (Fayard, 2008). A travers la vie de Jérôme se mêlent ainsi la vie d’un homme et l’histoire d’une époque, poursuit-il. L’exposition du château de Fontainebleau a, précisément, retenu cette approche, qui mêle habilement la biographie, fil conducteur du parcours proposé au visiteur, à l’histoire du royaume de Westphalie qui en est le sujet principal.

En sept grandes sections, l’exposition balaie la vie et la carrière de Jérôme, même si la dernière partie  consacrée à l’Exil et au retour de fortune est peut-être traitée trop rapidement. La Westphalie est donc un nouveau royaume dont Napoléon impose à Alexandre Ier la création ex nihilo par le traité de Tilsit, et dont l’instrument de ratification du tsar nous est présenté. Elevé au rang de prince français, Jérôme est prêt à revêtir l’habit royal. En 1807, il n’a que 23 ans. C’est un peu jeune pour gérer un territoire composite rassemblant divers Etats allemands, mais c’est le bon âge pour faire un mariage utile. Sa femme sera donc Catherine de Wurtemberg, fille de Frédéric Ier, roi de Wurtemberg par la grâce de Napoléon. La cérémonie, célébrée aux Tuileries, est fêtée en grande pompe à Fontainebleau le 14 octobre 1807. Les deux époux, représentés en portrait équestre par Gros, ont dorénavant tout pour être heureux. La cour qui s’installe à Cassel au palais de Wilhelmshöhe, rebaptisé Napoleonshöhe, vit bien éloignée des réalités géopolitiques de l’heure. C’est là que Jérôme y gagne son surnom de König Lustig. Dans un Etat vassal sans réelle autonomie par rapport à l’Empire français, dont les contours sont modelés par Napoléon lui-même au gré de ses besoins, l’apparat est partout présent. En témoignent les grandes armes du royaume, auquel on incorpore l’ordre royal de la couronne de Westphalie en 1809. Les arts décoratifs sont fortement sollicités, comme le montrent les pièces exposées ici : épée et bâton de cérémonie, porcelaines de la manufacture royale de Fürstenberg, pièces en provenance probable de la cristallerie royale d’Altmünden, surtout réalisé par Thomire, samovar de Jérôme réalisé par Biennais,. On découvre encore des objets plus personnels comme la cuirasse et le casque de parade de Jérôme dus aux talents conjugués de Boutrais, Biennais et Robert, la montre à tact du roi par Bréguet, les ombrelles téléscopiques et les mules de mariage de la reine Catherine… Derrière la monumentalité sévère et les formes strictes du style Empire diffusées par la Cour, transparaît l’esprit de rationalité que Jérôme semble vouloir insuffler à son royaume. Sans vouloir absoudre le couple de son penchant pour le luxe effréné, il faut reconnaître que la pompe déployée à Cassel et dans les châteaux royaux a aussi pour objet de légitimer un pouvoir toujours mal assuré. Or, Jérôme entend régner, malgré la guerre qui est en permanence à ses portes et malgré, aussi, son frère qui lui conseille : Soyez roi constitutionnel, vous vous trouverez avoir une force d’opinion et un ascendant naturel sur vos voisins qui sont rois absolus.

Dans la nuit du 25 au 26 octobre 1813, Jérôme quitte définitivement son éphémère royaume. Il y avait imposé une constitution, promulguée par Napoléon à Fontainebleau le 16 novembre 1807 et que l’exposition nous permet aussi de découvrir : elle ne fut, bien sûr, jamais respectée. Un Parlement fantôme et un Conseil d’Etat l’assistaient : parmi ses auditeurs, Jacob Grimm, le célèbre conteur ! Huit départements plaqués sans esprit de bon sens furent créés. Surtout, le Code civil entra en vigueur en Westphalie. La mise en place du système décimal, un nouveau système fiscal, la liberté religieuse et l’égalité juridique des Juifs, la sécularisation des biens ecclésiastiques et l’exploitation rationnelle des nombreuses ressources naturelles du pays figurent parmi les réussites de Jérôme et de ses collaborateurs.

Toutefois, les anciens sujets de Hesse, du Brunswick et de la Prusse, auxquels se joignirent un temps ceux du Hanovre rattaché, ne voulurent jamais vraiment devenir des Westphaliens. La contestation grandit, en même que le déficit abyssal des finances du royaume. Le sort des armes allait donc porter l’estocade à cet ensemble bigarré de territoires artificiellement réunis, qui n’avaient probablement pas vocation à s’unir pour former un Etat centralisé et unifié.

La vie aventureuse de Jérôme va se poursuivre, ailleurs... A la différence de beaucoup de souverains, il aura étonnamment sillonné le monde. Les Antilles, les Etats-Unis où il se marie à Baltimore avec la richissime Elizabeth Patterson, dont les traits élégants nous sont rappelés par le portrait de Gilbert Stuart (qui immortalisa aussi George Washington dans une œuvre célèbre). Et puis Alger, où il délivre des esclaves chrétiens qui étaient tombés aux mains des Barbaresques. Un exil plus tard, entre 1815 et 1847, et voilà Jérôme à nouveau en selle, avec l’arrivée au pouvoir de son neveu. Bien qu’il ait toujours considéré son oncle comme une poule mouillée - l’expression est reprise par Victoria dans son Journal – Napoléon III en fait un maréchal de France, le nomme gouverneur des Invalides, le dote d’une maison militaire et d’une liste civile, lui octroie la jouissance du Palais Royal. Seule ombre au tableau : la naissance du prince impérial en 1856 voit fondre les espoirs de Jérôme de fonder une nouvelle lignée impériale. Mais, pour voir son vœu exaucé, il aurait fallu vivre vingt ans de plus. Jérôme meurt en 1860, le prince impérial en 1879… Et, par delà la mort, le frère prodigue de Napoléon récupérait l’héritage familial !

Jérôme Bonaparte : Lustig un jour... Lustig toujours ? 

Bruno CALVES

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