Pour marquer le bicentenaire de la naissance de Napoléon III, né le 20 avril 1808, la Fondation Napoléon a organisé les 19 et 20 mai 2008 un grand colloque international. Il s’agissait de faire un point sur les dernières connaissances relatives à la personnalité et à l’action de Napoléon III
Ce colloque, qui a rassemblé un public nombreux, s’est déroulé dans l’amphithéâtre Marguerite de Navarre du Collège de France, sous la présidence du professeur Pierre Milza, et a réuni quelques-uns des meilleurs spécialistes actuels de la période du Second Empire et de Napoléon III en particulier.
Il ne s’agissait pas de dresser une biographie classique du personnage mais plutôt d’éclairer certains aspects et d’apporter le cas échéant de nouveaux éléments ; et, sans verser dans l’hagiographie, contribuer à mettre un terme à la légende exclusivement noire qui a prévalu jusqu’à une époque pas si lointaine. Mais ce travail n’aurait pas été rendu possible sans les historiens qui, durant plusieurs décennies, n’ont eu de cesse de faire valoir la vérité. Parmi ces historiens, il en est un que les organisateurs ont souhaité distinguer en ouverture de ce colloque pour l’ensemble de son travail et de son œuvre : le professeur William Smith. Un rappel de sa carrière et de ses travaux a été présenté par M. Victor-André Masséna, président de la Fondation Napoléon.
Ce colloque était organisé en six sessions : « La jeunesse du futur empereur », sous la présidence du professeur Jean Tulard, de l’Institut ; « De la République à l’Empire », sous celle de M. Laurent Theis, président d’honneur de la société d’histoire du protestantisme et spécialiste de la vie politique au XIXe siècle ; « L’empereur », avec M. Gabriel de Broglie, de l’Académie française, chancelier de l’Institut ; « La politique intérieure de Napoléon III », sous la présidence du professeur François Roth, de l’université de Nancy II ; « La politique extérieure de Napoléon III », sous celle de M. Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon ; et « Après l’Empire », avec le professeur Pierre Milza.
Ainsi dans la première session consacrée à la jeunesse du futur Napoléon III, Thierry Lentz a rappelé, en préambule, la place de Louis Napoléon dans l’ordre dynastique établi sous le Premier Empire. Dominic Pedrazzini s’est ensuite penché sur l’influence de la Suisse dans la formation militaire du futur empereur, une formation pour laquelle le méconnu colonel Guillaume-Henri Dufour, général en 1847, a joué un rôle de premier plan. Angelica Zucconi s’est intéressée à la question de l’affiliation de Louis-Napoléon Bonaparte aux Carbonari. Avec son intervention apportant un nouvel éclairage au vu des différentes archives étudiées et restées longtemps inédites, elle a démontré en retraçant précisément les activités secrètes de ce dernier que cette affiliation ne fait plus désormais aucun doute… Le futur empereur garda de cette période un esprit conspirateur qui ne le quittera plus, comme l’a exposé Jean Étèvenaux.
La deuxième session s’intéressa à l’homme durant la période de la République à l’Empire. Au Louis Napoléon « écrivain », qui, comme l’expliqua Sudhir Hazarresingh, fut un auteur « estimé des grands auteurs et publicistes de son temps » : une œuvre littéraire et politique pouvant encore aujourd’hui prouver aux plus sceptiques toute la richesse intellectuelle de sa formation culturelle et l’influence exercée par les écrits de son oncle.
Au Louis-Napoléon politique qui réussit, également, en seulement quelques mois comme l’a rappelé Thierry Choffat, à se faire élire alors totalement inconnu, en qualité de premier président de la République. Mais sa présidence fut « énigmatique » selon Benoît Yvert car c’est l’une des périodes les moins connues de l’histoire. De plus « ce premier plébiscité couronne un quasi-inconnu, élu sur son nom davantage que sur sa personne… », ce qui fait de Louis-Napoléon Bonaparte, un président oublié. Mais un président qui va réussir le tour de force de se constituer un groupe de fidèles qui vont voir en lui la providence et vont le soutenir dans un Coup d’Etat mémorable le 2 décembre. Cette intervention de Claude Vigoureux fut une introduction à la troisième session consacrée à l’Empereur et la quatrième consacrée à son action intérieure durant le Second Empire.
Pour parler plus précisément de l’Empereur, il apparut nécessaire d’étudier scrupuleusement l’histoire constitutionnelle de ce règne, qui comme l’a démontré Francis Choisel, fut tout simplement ce que les spécialistes désignent comme un régime présidentiel fondé sur la « légitimation directe par le peuple du chef de l’Etat ».
Devenu Empereur, Napoléon III, s’il est entouré, semble pourtant bien souvent seul pour mener à bien ses projets. La « famille impériale » l’entoure mais ne le soutient pas toujours à la hauteur de ses espérances et bien vite ses cousins, notamment Plon-Plon, représentent, comme nous l’avons souligné, davantage un frein à ses projets. Le souverain connaît alors selon les mots d’Yves Bruley la « solitude de César ». Car, conscient de son héritage, Napoléon III a toujours à l’esprit, l’image omniprésente de son oncle, Napoléon Ier. Pour lui, le challenge est de taille : se réclamer de l’Empire sans mépriser la sanction électorale. Juliette Glikman l’a rappelé : c’est là toute l’ambiguïté de la politique du souvenir.
Toutefois, selon Pierre Milza, l’Empereur sait s’entourer de fidèles et bénéficie d’un caractère heureux, façonné en grande partie par sa mère Hortense et son entourage féminin. Un caractère qui fait de Napoléon III, pourtant largement caricaturé comme l’a exposé Karine Huguenaud, à défaut d’être un protecteur des arts et des lettres, au sens entendu aujourd’hui, un grand bâtisseur et un grand entrepreneur ayant emmené la France dans sa première grande phase d’industrialisation, comme l’ont successivement démontré Jean-Claude Yon, Éric Anceau et Dominique Barjot. Napoléon III se montre un empereur soucieux des avancées sociales pour son peuple en instaurant, contre l’avis de tous, de nombreuses mesures pour améliorer le sort des plus démunis… sans pour autant verser dans le socialisme (communication de Matthieu Brejon de Lavergnée). Il cherche de même, selon Jacques-Olivier Boudon, le soutient des religions instaurées durant le Consulat et l’Empire : il est essentiel pour lui d’apparaître comme un souverain chrétien en France où le catholicisme est la religion de la majorité. Ce qui n’empêche nullement les sciences de connaître un essor sans précédent, notamment dans le domaine médical (Jean-François Lemaire).
Plus complexe s’est révélée l’analyse de l’action de Napoléon III à l’extérieur (cinquième session). Car, si, comme l’a évoqué Jean Martin, Napoléon III jette les bases de la grande expansion coloniale, si Napoléon III bouscule l’ordre établi par le Congrès de Vienne en replaçant la France au rang des grandes puissances européennes (intervention de George Henri Soutou), et s’il a réussi l’exploit de réconcilier définitivement la France avec l’Angleterre (Antoine d’Arjuzon), sa politique extérieure n’a pas toujours été couronnée de succès. Sans doute faute de moyens ou de temps, comme l’ont rappelé Alain Gouttman (texte lu par Thierry Lentz), Jean-Paul Bled ou Jacques-Alain Sédouy.
La sixième et dernière session s’est intéressée aux années qui suivirent la chute de l’Empire. C’est François Roth qui a effectué la transition en posant la délicate question de la responsabilité de la guerre contre la Prusse. Il a démontré que si Napoléon III fut bien celui qui déclara officiellement la guerre, elle l’avait été dans les faits par Bismarck qui en porte indéniablement la responsabilité.
Le colloque s’est achevé sur une triple évocation, du dernier exil de l’Empereur par Jean-Claude Lachnitt, de la métamorphose de l’historiographie républicaine par Steven Englund et de la légende noire par Jean Garrigues. Une évocation en images, à partir d’extraits de films proposés par David Chanteranne, a terminé ces deux journées particulièrement chargées.
Ainsi s’est dessiné un nouveau portrait de l’Empereur, un homme et un politique à la psychologie complexe, selon les termes employés dans sa magistrale conclusion par Pierre Milza.