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Stella GHERVAS, Réinventer la tradition. Alexandre Stourdza et l’Europe de la Sainte-Alliance, Paris : Honoré Champion, 2008, 620 pages
Stella Ghervas est une historienne à double fond. C’est un immense avantage que d’hériter d’une culture – la culture russe en l’occurrence – et d’être tout autant capable de se glisser dans une autre – notre culture occidentale. Formée à Saint-Petersbourg, docteur en histoire de l’université de Bucarest, enseignante à Genève, Stella Ghervas était bien placée pour renouer, telle Ariane, le fil trop souvent perdu de deux mondes qui s’ignorent, l’orient et l’occident. Par ses travaux qui portent depuis plusieurs années sur les mouvements culturels et politiques de l’Est au XIXe siècle et sur les échanges intellectuels avec l’Occident, Stella Ghervas a fini par croiser un personnage un peu oublié aujourd’hui mais dont elle a su montrer brillamment toute l’extraordinaire importance intellectuelle et politique par la biographie qu’elle vient de lui consacrer, le prince roumain Alexandre Stourdza. Né à Jassy en Moldavie en 1791 d’un père aristocrate moldave et d’une mère grecque phanariote héritière des princes Mourousi, Stourdza ne cessera pendant presque toute sa vie de s’inquiéter du sort de qu’on appelait alors les « principautés danubiennes » - à de nombreuses nuances près, notre actuelle Roumanie - écartelées pendant toute la première moitié du XIXe siècle entre la « puissance souveraine » ottomane et la « puissance protectrice » russe. Il sera même le principal rédacteur de la première constitution moldave et valaque qui entrera en vigueur après le traité de paix d’Andrinople conclu entre le tsar et le sultan en 1829. Ces territoires au delà du Pruth le long de la mer noire, puis un peu plus tard la ville d’Odessa où il se retira durablement après 1830, vont être pour lui, au delà de l’attachement sentimental qu’il porte à « l’avenir de cette terre qui porte les ossements de nos ancêtres », un terrain d’expérience intellectuel, spirituel et politique d’une Europe des confins, entre cultures orthodoxe et catholique entre le monde théocratique russe et les influences libérales et constitutionnelles françaises et anglaises. Entre temps Stourdza est entré au service de la diplomatie russe aux côtés de Capodistrias comme directeur de la Chancellerie avant d’être nomme conseiller d’Etat par Alexandre Ier. Après 1815, lorsqu’il s’agira de refonder l’Europe sur les dépouilles de l’empire napoléonien, il va occuper au congrès de Vienne et dans les années suivantes une position à la fois particulière et déterminante. Stourdza est en effet à la fois un acteur et un penseur de la politique et de la religion. Son appartenance, dès 1812, à la Société biblique russe a fait de lui, très tôt, un militant du renouvellement spirituel de la foi orthodoxe mais aussi un apôtre de la concorde entre les différentes familles chrétiennes.Stella Ghervas analyse ainsi très bien comment chez Stourdza et ses amis cette soif de paix universelle passe à un moment donné par l’expérience mystique qui est peut-être pour un lecteur français issu des lumières, le moment à la fois le plus étonnant et le plus étrange de son livre. C’est de cette influence des mystiques allemands Baader et Jung-Stilling, de celle aussi de Madame de Krüdener qu’est née la Sainte Alliance, peu après Vienne, à Paris, en septembre 1815. Stourdza, et c’est là l’une des parties les plus neuves du livre de Ghervas en a été, derrière le tsar Alexandre Ier, l’une des principales chevilles ouvrières. Il en rédige l’acte puis s’en fait le défenseur, entre autres dans ses « Considérations sur l’acte d’alliance fraternelle et chrétienne du 14/26 septembre 1815 », retrouvé par l’auteur, parmi beaucoup d’autres manuscrits, au département de l’Institut de littérature russe à Saint-Pétersbourg. Le pacte de la Sainte Alliance voulu par le tsar, qu’il faut distinguer de l’acte final du congrès de Vienne, relève d’une utopie de paix universelle qui, curieusement, entretient d’étranges liens de parentés avec nos utopies occidentales issue du siècle des Lumières, de Bernardin de Saint-Pierre à Rousseau. A leur manière Stourdza et Alexandre Ier mettent à nouveau au centre de la politique européenne, les « préceptes de la justice, de la charité chrétienne et de la paix » considérés comme devant être le moteur principal des actes et des décisions des souverains représentants des principales puissances européennes de l’époque. La Sainte-Alliance, quasiment mort-née est dans ce contexte, moins anachronique que paradoxale. Très vite elle sera soumise au feu croisé des revendications nationales d’une part, d’un système de solidarité européenne d’autre part, qui fondera la politique des congrès, d’Aix-la-Chapelle à Vérone, et visera, de façon très pragmatique et militaire cette fois, au maintien de l’ordre monarchique et du statu quo issu du congrès de Vienne. Stourdza personnifie en quelque sorte ces paradoxes, ces déchirements du rêve et de la réalité, qui seront ceux de tout le XIXe siècle. Maître à penser de la Sainte Alliance il devient aussi à partir des années 1820, l’un des défenseurs les plus efficaces et les plus actifs des libertés grecques face à l’occupation ottomane, au nom de l’universalité de l’orthodoxie. On ne comprendrait rien au philhellénisme de ces années qui par ailleurs, transcende le romantisme, si on ne faisait une part à travers les pages consacrées par Stella Ghervas à ce sujet, aux luttes d’influence au sein même de l’orthodoxie, qui opposèrent le Tsar aux partisans de la liberté des Grecs. Les uns voient dans le mouvement insurrectionnel des Grecs du Péloponèse la simple révolte de sujets rebelles à leur « souverain légitime ». Les autres, Stourdza, et avec lui Capodistrias qui prendra bientôt la tête du mouvement national grec, considèrent au contraire ce même mouvement comme la lutte légitime des grecs pour « leur vie, leurs biens et leur foi ». On voit combien, une fois de plus, l’idée de légitimité est au cœur des contradictions de ce XIXe siècle qui n’en déplaise à Daudet, n’aura décidément pas été « le siècle le plus bête » de notre histoire contemporaine. La nouveauté du livre de Stella Ghervas est bien double. On y découvre d’abord à travers la pensée comme l’action de Stourdza et de ses amis, l’une des nuances les moins bien étudiées du vaste courant conservateur – sinon réactionnaire – qui traverse toute l’Europe du XIXe siècle, et dont Joseph de Maistre est en France la figure emblématique. On y mesure mieux enfin, la particularité des déchirements, toujours à l’œuvre aujourd’hui, d’une Russie à la fois désireuse de réussir son ancrage européen mais également fidèle à l’universalisme, voire à l’impérialisme, de ses racines et de ses traditions orthodoxes. Le livre de Stella Ghervas s’inscrit décidément et de façon très neuve, entre deux mondes : l’orient et l’occident, de Vienne, Paris et Genève à Odessa la « levantine » ; entre deux histoires : celle des idées et celle de l’expérience politique ; et « last but not least » entre deux façons de faire de l’histoire : celle du récit biographique et de l’essai thématique. Essai réussi.
Emmanuel de WARESQUIEL
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