L’établissement de vétérans de la Grande Armée en Amérique en 1817-1818 dans ce qu’on a appelé la colonie de la Vigne et de l’Olive et celle du Champ d’Asile constitue un épisode insolite de l’ère postnapoléonienne. En effet, cette colonisation a beau avoir perduré dans l’imaginaire collectif américain et français jusqu’à nos jours, elle demeure toujours entourée d’une grande part de mystère. Dans les faits, cet épisode ne reçoit en général qu’une brève mention dans les études sur cette époque, quand ce n’est pas qu’une simple note de bas de page. On peut expliquer cette nébulosité par la rareté et la dispersion des documents d’époque laissés par les protagonistes mêlés à l’histoire – nous y reviendrons – mais aussi par le fait que le milieu de la recherche historique dans le domaine napoléoniste s’est toujours contenté de confiner cette colonisation à sa dimension locale, pour ne pas dire exotique. Longtemps reléguée au plan des curiosités de l’époque, ce n’est qu’au début du 20e siècle que l’histoire de ces deux colonies a eu droit à un premier regard critique de la part d’historiens universitaires, pour la plupart américains. D’ailleurs, s’appuyant pour beaucoup sur des récits de seconde main ou encore sur des témoignages souvent édulcorés, cette première approche critique du sujet a eu beaucoup de mal à départager les faits des fantasmes de la légende, confondant même souvent les deux et assurant la vie longue à certains mythes qui sont malheureusement galvaudés encore aujourd’hui.
C’est dans le but de combler le vide entourant l’histoire de cette colonisation (et de rectifier les erreurs toujours présentes dans la version « officielle » d’historiens de la période, au demeurant fort sérieux) que Rafe Blaufarb, spécialiste américain dans le domaine napoléonien, a récemment publié Bonapartists in the Borderlands, premier ouvrage consacré exclusivement à l’histoire de cette colonisation menée par des Français en Alabama et au Texas. Mais avant de voir comment cet ouvrage vient faire la lumière sur cette histoire rocambolesque, revenons brièvement ce qui s’est passé dans ces coins reculés du Nouveau Monde au lendemain de l’Empire.
La Colonie de la Vigne et de l’Olive et le Champ d’Asile
L’onde de choc provoquée par la chute de Napoléon après Waterloo et son envoi en captivité à Sainte-Hélène a été ressentie partout sur la planète. Pour tous ceux qui avaient facilité le « vol de l’Aigle» jusqu’à Paris en mars 1815, ou qui avaient accepté de servir sous ses ordres lors des Cent-Jours, le retour de Louis XVIII sur le trône en juillet 1815 entraînait un choix pénible : soit subir la vengeance royale, soit partir en exil à l’étranger. C’est ainsi que des centaines de bonapartistes – dont de nombreux vétérans de la Grande Armée (parmi lesquels d’illustres généraux comme Vandamme, Lefebvre-Desnouettes, les frères Lallemand), mais aussi un maréchal d’Empire (Grouchy), de même que le frère aîné de Napoléon lui-même, Joseph – se retrouvèrent éventuellement au Nouveau Monde afin de fuir la Terreur Blanche. Une fois arrivés aux États-Unis, la plupart d’entre eux s’installèrent dans la région de Philadelphie et de la Nouvelle-Angleterre, un bastion naturel de l’émigration française aux États-Unis. Pour la plupart sans le sou, sans espoir de pouvoir rentrer à la maison avant longtemps, et sans véritable métier autre que celui des armes, ces exilés paraissaient destinés à végéter au cours d’un long et amer exil. L’histoire en décidera autrement. Par un concours de circonstances des plus insolites, ces expatriés se retrouveront plutôt au centre d’une entreprise de colonisation qui tournera en imbroglio international digne des meilleurs scénarios d’Hollywood.
Tout commence par un article anonyme publié en août 1816 dans L’Abeille, un journal de Philadelphie devenu le principal organe d’information de la diaspora française en Amérique. Cet article appelle les expatriés désœuvrés se trouvant sur le territoire américain à fonder une colonie agricole devant leur permettre de reconstruire une nouvelle vie tout en contribuant à la société qui leur avait ouvert ses bras. Après une campagne publicitaire menée tambour battant dans la presse, le projet prend corps lorsqu’en mars 1817, le Congrès américain cède 144 milles carrés (quatre townships entiers) de terres récemment conquises des mains des Amérindiens en Alabama à une association regroupant plusieurs centaines d’expatriés français. Selon l’accord passé avec le gouvernement américain, les nouveaux colons doivent défricher ces terres pour y planter de la vigne et des oliviers. Le but officiel de l’entreprise consiste à créer, à moyen terme, une industrie nationale d’huile d’olive et de viticulture, tout en sauvant des centaines de vétérans d’une vie de mendicité. Appuyé par le gouvernement américain de même que par la diaspora française – certains noms illustres parmi elles (Grouchy, Lefebvre-Desnouettes, et Vandamme) vont même posséder des titres terriens dans l’entreprise – le projet devient réalité en juillet 1817 quand arrivent les premières dizaines de colons dans ce qui portera dorénavant le nom de comté de Marengo, et qu’ils fondent le bourg de Démopolis.
C’est là que l’entreprise prend une tournure encore plus insolite. Bientôt déchirée par des querelles intestines liées à la distribution des parcelles de terre parmi ses membres, l’association de la Vigne et de l’Olive passe éventuellement sous la coupe de Charles Lallemand, un général de la Grande Armée arrivé depuis peu à Philadelphie. Or, Lallemand a tôt de fait de convaincre la majorité des colons-vétérans impliqués dans la colonie de vendre leurs lots en Alabama et d’utiliser le fruit de leur spéculation pour financer un autre projet d’implantation française, au Texas celui-là, dans une zone revendiquée à la fois par les États-Unis et l’Espagne. Maniant la propagande et l’intrigue diplomatique dans le but de gagner des soutiens financiers et politiques, Lallemand et ses hommes feront parler d’eux de Washington à Paris, en passant par Londres, Madrid et Veracruz. En janvier 1818, cette deuxième entreprise de colonisation devient réalité lorsqu’une centaine d’officiers vétérans de la Grande Armée s’installent sur les rives de la rivière Trinité, à l’intérieur du Texas. Lallemand et ses hommes y érigent ensuite une colonie - véritable camp retranché avec casemates et remparts - qu’ils nommeront « le Champ d’Asile ». Mais, en proie aux dissensions internes, incapable de subvenir à ses besoins en nourriture, la colonie ne pourra résister aux pressions des autorités américaines et espagnoles qui voient d’un très mauvais œil l’arrivée de vétérans napoléoniens armés dans une zone aussi « chaude ». Moins d’un an après leur arrivée, les colons seront repartis, le Champ d’Asile abandonné, et l’histoire sera prête à entrer dans la légende.
L’apport de Blaufarb
L’apport le plus important de l’ouvrage de Blaufarb se situe dans la reconstitution minutieuse et exhaustive de la trame des événements qui ont jalonné toute cette entreprise de colonisation en Amérique – non seulement celle des vétérans napoléoniens en Alabama et au Texas, mais aussi celle des ex-planteurs des Antilles françaises (Saint-Domingue) qui ont été mêlés à la colonie de la Vigne et de l’Olive. À ce titre, l’auteur s’est heurté à deux problèmes de taille. Le premier est que la plupart des protagonistes impliqués dans l’histoire étaient des exilés politiques opposés aux Bourbons et continuant à œuvrer contre leur régime tout en se sachant épiés par des espions français et espagnols; voilà qui explique qu’on trouve peu de témoignages écrits issus des protagonistes eux-mêmes, d’où une certaine rareté documentaire. À ce problème s’ajoute celui de la dispersion de ces rares documents – une dispersion qui jusqu’à maintenant avait empêché une étude en profondeur du « dossier ». Qu’à cela ne tienne, Blaufarb a minutieusement retracé, puis dépouillé, les documents éparpillés aujourd’hui dans une vingtaine de sites situés dans cinq pays, poursuivant ses recherches dans les archives des ministères, sociétés d’histoire, musées et bibliothèques, afin de trouver le fil d’Ariane reliant la maigre correspondance des protagonistes, les rapports diplomatiques, ceux des espions, les articles de journaux de l’époque, et une quantité d’autres documents disséminés ça et là, de l’Alabama au Mexique, en passant par Madrid, Paris et Washington. Ce faisant, l’auteur a réussi à dresser un premier véritable portrait d’ensemble de la réalité de l’émigration française en Amérique entre 1815 et 1830, un portrait qui comble non seulement les lacunes des travaux publiés précédemment dans le domaine, mais qui a surtout le mérite de jeter un éclairage neuf sur le sujet.
Car la nouveauté de Bonapartists in the Borderland est de « démystifier » l’entreprise de colonisation de ces vétérans en l’extirpant de son contexte local pour la situer sur l’échiquier international de l’époque, lui rendant ainsi sa véritable importance. Blaufarb montre que, comme en Europe (Grèce, Turquie) ou au Moyen-Orient (Perse), plusieurs vétérans de la Grande Armée débarqués en Amérique après Waterloo désiraient dès le départ recycler leurs talents militaires en servant la cause indépendantiste locale dans de nombreuses colonies espagnoles du Nouveau Monde. Si la colonie de l’Alabama ne constituait pas une menace pour l’équilibre géopolitique du continent (du moins vu ses objectifs premiers), il en allait autrement de celle du Champ d’Asile. Dès lors que des vétérans napoléoniens, armés jusqu’aux dents de surcroît, s’installaient dans un Texas devenu objet de nombreuses convoitises aux États-Unis comme en Espagne, toute cette entreprise se trouvait irrémédiablement mêlée aux problèmes de l’ingérence des Européens dans les affaires du Nouveau Monde, à l’expansion américaine vers l’Ouest, de même qu’au phénomène des mouvements d’indépendance secouant alors le Mexique espagnol. L’auteur montre ainsi combien ces vétérans napoléoniens ont été source de dérangement et un irritant diplomatique de taille entre les États-Unis, l’Espagne et la France. D’ailleurs, leur présence a eu pour effet de précipiter la signature du Traité transcontinental (Adams-Onis) de 1819, établissant la frontière entre les États-Unis et le Mexique espagnol. Ultimement, on peut aussi voir les conséquences de leur passage dans la rédaction de la doctrine de Monroe, doctrine qui guidera la politique étrangère américaine jusqu’à la Première Guerre mondiale.
Outre la perspective plus large qu’il ouvre sur l’histoire de cette colonisation, cet ouvrage recèle un véritable joyau en annexes. Mettant à profit ses recherches dans les archives qu’il a dépouillées, Blaufarb fournit un plan détaillé de l’ensemble des parcelles de terre des quatre townships accordés aux colons de la Vigne et de l’Olive, identifiant chacune à son propriétaire. En plus, l’auteur fournit une brève notice biographique pour chacun des colons ayant reçu une concession en Alabama, de même que pour tous ceux associés au Champ d’Asile. Une solide bibliographie – la plus complète sur le sujet – vient couronner le tout et ouvrir les perspectives de recherche dans le domaine.
Outre l’ « ouverture » du sujet de ces colonies en Amérique sur une perspective internationale, c’est dans l’aller-retour entre la « petite » et la « grande » histoire que Blaufarb a fait un travail remarquable, donnant un portrait global de cette foule timorée de personnages qui formaient alors l’émigration française en Amérique : militaires désœuvrés certes, mais aussi, ex-planteurs des Antilles françaises chassés par les révoltes d’esclave, régicides fuyant la Restauration, aventuriers en tous genres, pirates, flibustiers, et tutti quanti. Finalement, on peut aussi remercier Blaufarb d’avoir démystifié une fois pour toutes la légende locale de ces aristocrates français recyclés en fermiers, et finalement plus aptes à arpenter les boulevards de Paris qu’à défricher les coins inhospitaliers de l’Alabama ou du Texas. Bref, du travail de passionné, et bien fait, qui offre une première somme complète sur le sujet.