|
Francisco Luis DIAZ TORREJON, Guerrilla, contraguerrilla y delincuencia en la Andalucía napoleónica (1810-1812), Fundación para el Desarrollo de los Pueblos de la , 2004, ISBN: 9788493284855
3 vol.s - 367p., 274p. et 374p. Universitaire de Grenade, Francisco Luis Díaz Torrejón présente l’Andalousie du début du XIXe siècle dans les domaines géographique, administratif, social et économique. Zone cloisonnée, enclavée et divisée en plusieurs régions naturelles, avec un net contraste entre l’Est (Haute Andalousie) et l’Ouest (Basse Andalousie), elle présente une faible densité de population et un brigandage endémique. On peut regretter que l’analyse de la société méridionale soit un peu rapide. Après l’émeute du Dos de Mayo, F. L. Díaz Torrejón étudie la diffusion de l’insurrection en Andalousie, mettant en valeur le caractère multiforme du processus. Instauration de la Junte Suprême de Séville, dont il signale les liens avec les élites traditionnelles (haute noblesse et clergé) et, contrairement à M. Moreno Alonso (La Junta Suprema de Sevilla, Sevilla, Alfar, 2001) qui y discerne une inspiration « démocratique », la pensée réactionnaire dominante, impact de la rumeur pour les municipalités successivement contactées par les messagers sévillans (p. 66-71), xénophobie et forte mobilisation populaire, aide matérielle britannique (p. 77). L’échec du « peuple en armes » à Alcolea, le 7 juin 1808, incite la Junte à ne compter que sur les forces régulières présentes dans la province (garnisons de San Roque, Cadix et Grenade), qui triompheront en effet à Baylen, le 19 juillet. Cette mobilisation patriotique comporte cependant un revers, l’implication des hors-la-loi, amnistiés et racolés par diverses autorités, militaires comme municipales (p. 97-100). La guérilla est un recours récurrent dans la Péninsule Ibérique, face aux invasions, mais quasiment toujours lié au brigandage (p. 105-106). Les premiers cas, encore isolés, se produisent durant l’été 1808 (p. 110) ; mais elle est surtout alimentée par une série de défaites espagnoles et l’afflux de déserteurs qu’elles suscitent, en conformité avec l’analyse de Miguel Artola (« La guerra de guerrillas. Planteamientos estratégicos en la Guerra de la Independencia », Revista de Occidente, II, 10, 1964, p. 12-43). L’auteur innove par sa définition du phénomène, mouvement populaire, autonome et surtout aux effectifs réduits, quelques centaines d’hommes au mieux (p. 116-117), ce qui écarte de facto les grandes bandes du Nord (celles d’Espoz y Mina, El Empecinado, Porlier), en voie de régularisation. Après avoir envisagé les tentatives de législation de la guérilla (thème déjà très étudié par ailleurs), dont il souligne, outre l’inefficacité, les effets pervers (recrutement de délinquants et extension du concept de butin), il se penche sur ses pratiques. Il existe toute une gamme d’attitudes, de la coopération loyale avec les forces régulières espagnoles, récompensée par la concession de grades et d’honneurs, aux conduites opportunistes, voire franchement criminelles, qu’il estime majoritaires. Le désarroi des troupes impériales devant cette forme de lutte est réel, mais sans doute surestimé, puisque l’auteur ne retient que la Vendée comme précédent (p. 144). Or, il en existe de nombreux, ne serait-ce que dans le bassin méditerranéen (Égypte, Royaume de Naples à deux reprises, Barbets piémontais…). En revanche, il a raison de souligner que la guérilla repose sur une tactique mûrement calculée et la maîtrise des milieux naturels. À partir d’exemples méridionaux, il en délimite la sociologie. Essentiellement rurale, elle comprend aussi des déserteurs, pour la plupart issus des armées espagnoles, des ecclésiastiques (surtout réguliers) et des hors-la-loi. Les facteurs cruciaux sont la personnalité du chef (p. 162) – qui conditionne le comportement de la bande – et l’appui de la population, parfois forcé. L’Andalousie fut bien un foyer de guérilla : « Le mouvement guérillero, même s’il comporte des nuances spécifiques, est une réaction générale qui n’admet pas d’exceptions géographiques » (p. 180). Certes, sa conquête au printemps de 1810 ne représenta qu’une « promenade militaire », marquée par la peur et la soumission des habitants. Mais des troubles éclatèrent bientôt, en particulier dans les Sierras, où divers officiers supérieurs (notamment les généraux Blake et Jacome) avaient fomenté la rébellion. Par là, il est nécessaire d’étudier guérilla et contre-guérilla à partir des régions naturelles, plutôt que de recourir aux délimitations administratives, qu’elles soient d’Ancien Régime ou bonapartistes (p. 208). D’ailleurs, la réaction des autorités impériales (en l’occurrence Soult, vice-roi de fait du Midi) démontre la réalité des troubles. Ce militaire de talent, mais homme dur et inflexible (ce qui n’est pas l’avis de la française Nicole Gotteri dans sa biographie du maréchal), se livre à une sévère répression. L’auteur présente une étude fouillée des différents niveaux de l’organigramme de l’Armée du Midi, à travers les trois grandes circonscriptions militaires (Séville, Jerez et Badajoz / Cordoue et Jaén / Malaga et Grenade). La contre-guérilla s’appuie également sur diverses forces autochtones, créées par Joseph (Gardes civiques, Chasseurs des montagnes) ou par Soult (Escopeteros, Guides…), ces derniers à partir de guérilleros renégats et de hors-la-loi amnistiés. Elle suscite une législation d’exception, dès mai 1810 (amendes…) et la multiplication de fortifications passagères. Díaz Torrejón juge l’ensemble peu efficace (p. 260-261), évoquant une « obsession sécuritaire ». Pour ma part, j’y discerne plutôt les germes de la contre-insurrection contemporaine, élaborée lors des guerres de décolonisation ; et j’estime que Soult remporta un succès relatif dans la pacification, du moins jusqu’au printemps 1812 (voir par exemple mon article : « Contre-guérilla ou contre-insurrection ? La politique de pacification de Soult en Andalousie (1810-1812) », Ocupación y resistencia en la Guerra de la Independencia, Barcelona, Museu d’Historia de Catalunya, 2005, vol. II, p. 951-971). Suit une analyse novatrice de la justice impériale, insistant sur la prééminence de la justice militaire (commissions militaires, inspirées de l’héritage juridique républicain), au détriment des Juntes Criminelles Extraordinaires, tribunaux civils institués par Joseph. La Police méridionale fut subordonnée à Soult, en toute illégalité (p. 284-285). De même, au garrot, châtiment « humanitaire » retenu par Joseph, Soult préféra le peloton d’exécution (p. 292-293) et l’exposition des cadavres démembrés (p. 297), à l’instar des cinq suspects suppliciés à Osuna le 28 janvier 1811. Enfin, l’auteur conclut le premier tome par une réflexion sur l’ambivalence de la guérilla andalouse, en fournissant de nombreux exemples d’extorsion, de pillage et de meurtres visant la population (p. 302-304). Ce phénomène est directement lié à l’insécurité endémique du Midi au début du XIXe siècle, malgré des efforts conséquents et persistants de l’État espagnol. Les volumes suivants se focalisent dès lors sur l’analyse de la guérilla et de la contre-guérilla à l’échelle des six régions naturelles délimitées par F. L. Díaz Torrejón (Sierra Morena, vallée du Guadalquivir, Alpujarras et contrées orientales pour le 2eme, Axarquía et Monts de Malaga, Serranía de Ronda et Campo de Gibraltar, Comté de Niebla pour le 3eme). Le plan est désormais immuable. Vient d’abord une présentation du milieu naturel, l’auteur soulignant que la résistance se développe même dans la plaine (II, p. 78), contrairement aux attentes de l’occupant. Puis sont abordés les moyens matériels de la contre-guérilla, colonnes mobiles (avec la composition et un bilan d’activité ébauché pour chacune) ainsi que diverses milices ou supplétifs autochtones. Par là, il enrichit la question de la « guérilla afrancesada », récemment ouverte par Alberto Gil Novales (« La guerrilla colaboracionista con los franceses », Guerra di popolo, guerriglia, guerra civile. L’elaborazione teorica del Risorgimento al conflicto mondiale, Milan, 14-16 mars 2002, actes à paraître), en soulignant combien les Français n’eurent aucun scrupule à accueillir hors-la-loi et guérilleros amnistiés parmi leurs auxiliaires, y compris en leur garantissant une totale impunité vis-à-vis de la justice royale. On peut regretter ici encore l’absence d’une réflexion sur les méthodes et les principes, seulement esquissée pour le secteur de Malaga. Enfin, l’analyse détaillée des mouvements de résistance constitue ici l’apport essentiel, par l’abondance des détails et le souci du recoupement d’informations souvent lacunaires. Sont distinguées les partis de « petite guerre », les guérillas venues de l’extérieur (notamment pour la Sierra Morena), les bandes de patriotes autochtones, les brigands opportunistes, enfin les guérilleros « à double visage », s’en prenant indifféremment aux occupants et à leurs compatriotes. En introduisant cette dernière catégorie, F. L. Díaz Torrejón se distingue de « l’école » révisionniste, notamment incarnée par Charles J. Esdaile, qui s’accorde à relativiser très fortement l’impact de la guérilla dans le conflit. Pour autant, cette distinction apparaît très délicate à opérer, puisque, bien souvent, des « patriotes » ne s’en prirent qu’aux biens (ou aux personnes) de riches notables, souvent aussi collaborateurs. L’auteur envisage d’ailleurs, dans un volume ultérieur et que je crois indispensable, l’élaboration d’un traitement statistique de ses données, qui permettrait, sinon de tirer des conclusions définitives sur la guérilla méridionale, du moins d’y discerner des tendances et des ordres de grandeur. Il s’agit donc d’un travail de lecture agréable, bien construit et solidement documenté (plus d’une trentaine de fonds d’archives sollicités), fruit de plusieurs années de recherches minutieuses. Les archives locales, en particulier, ont fourni une matière première riche et inédite. Il est dommage, cependant, que l’auteur n’ait pas consacré quelques pages à leur présentation pour chacune des zones abordées, surtout quand on connaît les problèmes que leur consultation présente aux chercheurs (absence de classement, lacunes…). Par là, le lecteur aurait également mieux pris conscience du véritable « travail de bénédictin » accompli. Sur le fond, l’ouvrage se démarque par sa volonté d’objectivité, aux dépens de divers mythes récurrents comme l’éclipse du brigandage pendant la guerre, suite à sa « conversion » subite au patriotisme, ainsi que par son exploration d’un sujet encore méconnu. En effet, la guérilla fut longtemps cantonnée au Nord de l’Espagne, et cela même par une historiographie profondément renouvelée du phénomène (on pense ainsi à l’historien américain John Lawrence Tone). Outre sa méthode novatrice, les apports factuels sont considérables pour la plupart des zones envisagées, en particulier la Haute Andalousie, toujours largement ignorée par les historiens de la Guerra de la Independencia. On retiendra également le chapitre novateur sur le Condado de Niebla, où l’inexistence de la guérilla est démontrée au profit d’une « petite guerre » impulsée depuis Cadix ou le Portugal. Le principal bémol concerne la Serranía de Ronda, dont la singularité de la résistance – que l’auteur qualifie de « levée en masse » – mériterait d’être approfondie et sans doute nuancée par une démarche comparative à l’échelle de la Péninsule. Malgré ces quelques réserves ponctuelles, nous possédons désormais, avec ce travail volumineux (quoique inachevé), un livre appelé à devenir une référence sur l’Andalousie occupée par les forces napoléoniennes.
Jean-Marc LAFON
|