Compte rendu

 

N°2, octobre - novembre 2008

Natalie PETITEAU, Les Français et l’Empire (1799-1815), La Boutique de l’Histoire/Editions universitaires , 2008, 278 pages, € 25, ISBN: 978-2910828462

Parmi les milliers d’ouvrages qui ont retracé l’histoire de Napoléon, ses aventures, ses batailles ou ses institutions, rares étaient jusqu’ici ceux qui accordaient une attention à la vie quotidienne des Français sous l’Empire. Il n’en va plus ainsi. Après Jean-Paul Bertaud, qui, dans un beau volume de 2006 (Quand les enfants parlaient de gloire. L’armée au cœur de la France de Napoléon, Aubier, 2006), s’intéressait plus particulièrement aux aspects militaires de la France napoléonienne, Natalie Petiteau consacre son dernier ouvrage aux millions de Français qui ont vécu sous un règne connu pour son autoritarisme et sa volonté de remise en ordre d’une société ébranlée par la Révolution.Dans la même veine, signalons ici aussi le récent ouvrage de Jacques-Olivier Boudon, Ordres et désordres dans la France napoléonienne (Napoléon Ier éditions, 2008).Les sources de Boudon proviennent principalement des Archives parlementaires et de la Correspondance de Napoléon – et non des archives locales ou nationales. On notera que ni Petiteau ni Boudon n’ont fait appel aux ouvrages à notre sens fondamentaux d’André Latreillesur le catéchisme impérial et de Charles Schmitt sur la réforme des universités – et sur les rapports des préfets de 1811.

Fondée sur une bibliographie impressionnante et une vaste collection d’archives départementales et nationales, la recherche de Natalie Petiteau remplit un vide certain et sait formidablement tirer parti des études récentes, articles, mémoires de maîtrise ou recherches locales. La thèse en est que l’espace public impérial, hérité d’une révolution démocratique, alternativement participative et représentative, était loin d’être aussi atone qu’ont bien voulu le dire les écrits des historiens antérieurs. La question est bien sûr de savoir comment les Français se sont exprimés, ce qu’ils ont voulu dire et comment cette expression a été accueillie par un régime de plus en plus « policier ».

L’ouvrage se présente sous une forme chronologique, abordant tout d’abord l’accueil fait au Consulat et les espoirs de paix qui s’y investissent. L’auteur y rappelle que le Consulat ne fut un succès qu’a posteriori et que les critiques furent légion - ou du moins l’attentisme, notamment dans les milieux d’affaires. On accepte le 18 Brumaire, à condition… Ainsi perçu, le Consulat doit mettre fin à ce qui a été ressenti comme néfaste à la République française. Si Bonaparte y remédie, son régime sera bien accueilli. Les commentaires qui ponctuent l’entrée sur scène de ce nouveau régime rappellent tant aux contemporains qu’aux historiens que la Révolution a décidément libéré la parole des humbles et des moins humbles – et même si les rumeurs et les « mauvais discours » n’ont pas attendu la chute de l’Ancien Régime pour censurer le gouvernement et ses ministres, ainsi que l’a fort bien démontré Arlette Farge. Les deux chapitres suivants proposent un aperçu du gouvernement des esprits et des oppositions royalistes ou républicaines. Comme le premier, ils n’innovent pas radicalement, car ils doivent beaucoup aux études publiées ces dernières années ou aux thèses en cours. Mais forte de ses recherches en archives, Petiteau est en mesure d’ajouter les détails qui confirment ou infirment ces études. Ainsi peut-elle conclure que les derniers des républicains se voient peu à peu isolés et contraints d’accepter ou du moins de collaborer avec le régime : sur 490 conventionnels, 284 auraient rempli de hautes fonctions sous l’Empire (p.120), tandis que d’autres conspirent en vain dans la clandestinité. L’opposition apparaît alors comme étant constante et durable, mais limitée à quelques individus, aussitôt arrêtés quand ils sont découverts par la police. Cette dernière s’avère du reste de plus en plus capable, mais aussi de plus en plus répressive.

            Intéressant et novateur est le chapitre sur la persistance des refus anonymes et l’analyse des réactions populaires à l’ordre impérial. Ici c’est l’opinion publique dans son sens le plus large qui est convoquée : des séditions villageoises aux individus atypiques, des colporteurs aux artisans, des marins aux militaires, chacun semble avoir son mot à dire sur telle ou telle mesure et conteste un Etat qui apparaît de plus en plus pesant, non seulement en raison de la conscription et de la fiscalité mais aussi en raison des lois qui règlementent le jeu, le cabaret, l’Eglise ou l’usage des communaux. Particulièrement intéressant est également le rôle joué par les maires de France, rarement en harmonie avec la politique que veut imposer le préfet. Les maires choient leurs administrés contre un préfet qui suit à la lettre les injonctions venus de Paris. Est-ce par opposition au nouvel ordre ou tout simplement un témoignage d’insoumission à l’Etat centralisateur ? Les deux alternent sans doute, selon les mesures mises en œuvre. Demeurent aussi un temps les références populaires à la République et la nostalgie de ses grandes dates et de ses grandes réalisations. Parfois est ainsi revendiquée une constitution républicaine. Non seulement auprès des conjurés du réseau Malet, mais encore chez les humbles. C’est qu’en fait, l’Empire s’était donné dans un premier temps comme un régime constitutionnel où la république était adaptée au gouvernement d’un seul. Napoléon était empereur des Français par la volonté des Français et à condition qu’il respecte le pacte qu’il avait conclu avec eux. Or, l’Empereur se soucie fort peu de la constitution et des libertés qu’il avait promises. De là aussi les revendications ou les discours séditieux qui atteignent leur apogée en 1807 pour régresser dans les années suivantes et s’amplifier après la guerre d’Espagne et la crise économique et frumentaire. Sans doute ne faudrait-il pas par ailleurs oublier que la Révolution elle-même suscita bien des mauvais discours et des commentaires de la part de ces mêmes foules révolutionnaires. Le propre des humbles semble bien être d’exprimer haut et fort leur mécontentement sur les denrées ; les taxes ; les levées d’hommes ; la politique religieuse ou tout ce qu’ils jugent injuste. De ce point de vue, ce qui se passe sous Napoléon n’est ni nouveau ni surprenant. Ce qui l’est, et Natalie Petiteau le note à juste titre, c’est que le pouvoir étant désormais à nouveau personnifié, le mécontentement s’adresse à un homme réel : Napoléon. Mais ce n’est pas parce que le pouvoir est personnifié qu’il acquerrait ou acquerra une sacralité. De ce point de vue, la rupture des années 1770-1780, raffermie par la Révolution, a été totale et irréversible. Et sans doute est-il préférable de ne plus y référer ou du moins pas en ces termes. Napoléon figure auprès de ses admirateurs et des contemporains comme un homme « extraordinaire », certes : un homme et non un Dieu. Et si transfert de sacralité il y a, il ne se fait pas forcément en sa faveur – mais à celle de la patrie. Les réactions négatives suivant les défaites ou les échecs n’en témoignent-elles pas éloquemment ? On en veut à l’Empereur d’exporter la guerre au-delà des frontières des Pyrénées et d’envoyer toujours plus de conscrits sur des champs de bataille – toujours plus éloignés; on lui en veut de fermer les frontières au commerce international et de ne pas procurer le blé ou le travail dont la population a besoin. Renaissent alors les hordes de brigands que le régime avait réussi à maîtriser – et avec eux les mesures d’exception.

Mais la période la plus intéressante pour mesurer l’état des esprits est sans nul doute les Cent-Jours. Or, curieusement cette partie est la moins bien traitée du livre. Se fondant essentiellement sur Houssaye, l’auteur n’a pas poursuivi ses recherches en archives et ignore également les recherches d’Emmanuel de Waresquiel sur la Restauration et sur la période si importante qui sépare la fuite du roi vers Gand et son retour de 1815 (Histoire de la Restauration, 1814-1830, Perrin, 1996, en coll. Avec benoît Yvert, L’histoire à rebrousse-poil. Les élites, la Restauration, la Révolution, Fayard, 2005 et le récent Cent Jours. La tentation de l’impossible, Fayard, 2008 que Petiteau, c’est vrai, ne pouvait pas encore connaître). Petiteau constate certes que les réactions au retour de Napoléon demeurent diverses et variées. Une majorité applaudit  à ce retour, mais ce ne sera pas une raison pour voter en faveur des actes additionnels aux Constitutions de l’Empire. L’allégeance demeure conditionnelle – ce qui va donc dans le sens d’une légitimité ‘conditionnelle’, inconcevable vis-à-vis d’un roi d’Ancien Régime, et qui démontre que le pouvoir désormais est bel et bien définitivement désacralisé (p. 54, 165 et 170). S’y substitue, il est vrai,

le charisme du chef, mais ce charisme apparaît bien fragile, sensible à tous les aléas de la défaite ou de la politique tout court.

 

Il y a pis. Non seulement une partie des Français n’apprécie pas ces actes additionnels, mais une grande part d’entre eux n’ont vraisemblablement pas pu voter. C’est que, si la première Restauration a conservé bien des préfets et des fonctionnaires napoléoniens, elle a en revanche renouvelé une majorité de maires – dont dépendent « le payement des contributions, le départ des militaires et la Direction de l’opinion ». Or, ces maires sont pour une grande part d’anciens émigrés royalistes et négligent d’ouvrir les bulletins de vote. De là, semblerait-il, le nombre important d’abstentions. C’est dire que seule une étude détaillée des administrations locales serait en mesure de confirmer ce que jusqu’à présent on ne peut que supposer. Et c’est  le pari qu’aurait sans doute souhaité remporter cet ouvrage, mais la tâche était inhumaine, ainsi que le souligne du reste Petiteau, consciente qu’elle n’a fait qu’ouvrir quelques pistes. Aux futurs chercheurs de les parcourir et de terminer ce qu’elle n’a fait qu’esquisser. De ce point de vue, la thèse de Joost Welten (inspirée du reste des travaux de Natalie Petiteau) est par exemple d’un grand apport. Lui se focalise sur un département et sur un canton de ce département de la Meuse Inférieure, ce qui lui permet de suivre « au jour le jour » les relations entre habitants néerlandophones et fonctionnaires français. Il constate une soumission vers 1807, suivie d’une désaffection quand arrivent les défaites (In dienst voor Napoleons Europese droom, Louvain, 2007).

Reste qu’en dépit des vastes enquêtes menées par l’auteur, les résultats sont en un sens décevants, car ce qu’ils nous révèlent, ce sont des oppositions et des résistances fort disséminées : deux ou trois rebelles par-ci ; deux ou trois opposants par-là ; une sédition locale due à la crise économique ; un petit réseau républicain clandestin vite démantelé ; quelques prêtres réticents ; des chouans turbulents incapables de mener à bien leurs projets ; des assemblées récalcitrantes n’ayant pas les moyens de freiner un chef impatient et omnipotent. A lire cet ouvrage, il semble donc bien que les Français dans leur ensemble ont accepté le régime, tant qu’il leur apportait gloire et prospérité. Les vraies désaffections ne se sont manifestées qu’au moment de l’affaiblissement de l’Empire et des crises économiques.  Témoignages à l’appui, Natalie Petiteau prouve par ailleurs qu’il n’y a pas eu une France impériale contre une France royaliste – ou républicaine. Ralliements et résistances cohabitaient dans une même région, voire dans un même village, et, surtout, l’opinion publique était fluctuante et bien plus lucide qu’on eût pu le croire. Ce qui renforce encore l’idée que le ralliement était en majeure partie conditionnel.

Annie JOURDAN

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