Compte rendu

 

N°2, octobre - novembre 2008

Ina Ulrike PAUL, Württemberg 1797-1816/19. Quellen und Studien zur Entstehung des modernen württembergischen Staates (Quellen zu den Reformen in den Rheinbundstaaten 7), R. Oldenbourg Verlag , 2005, 1424 pages, € 148, ISBN: 978-3-486-56827-1

L’ouvrage d’Ina Ulrike Paul est le septième volume d’une édition de documents provenant des états-membres de la Confédération du Rhin. Le titre de la collection indique que l’attention est portée sur les réformes introduites dans ces États à l’époque napoléonienne. Le besoin de réformer la société et de moderniser les structures de l’administration publique est né après la paix de Lunéville du 9 février 1801 et à la suite du Reichsdeputationshauptschluß du 25 février 1803 (Recès d’Empire pour les francophones). Afin de dédommager les États moyens de l’Empire pour les pertes qu’ils avaient subies sur la rive gauche du Rhin, annexée à la France, la Diète impériale de Ratisbonne leur attribua, sur la base d’un accord franco-russe, une grande quantité de territoires ecclésiastiques, de villes libres et de petites principautés impériales. Grâce aux traités de paix que Napoléon devait conclure pendant les années successives, ces États pouvaient encore davantage augmenter leurs possessions. Les réformes administratives et judiciaires avaient pour but d’intégrer la multitude de petits et parfois minuscules territoires pour en former des États modernes et forts. Dans ce processus les réformes adoptées en France pendant la Révolution et l’Empire ont très largement servi de modèle.

 

En conformité avec ce que l’on constate pour d’autres pays européens, l’époque napoléonienne fut, en Allemagne aussi, une période pendant laquelle les bases de l’État contemporain ont été jetée. En ce qui concerne cette révolution d’en haut, l’historiographie allemande, à de rares exceptions près, s’est longtemps limitée à l’analyse des réformes prussiennes qui furent initiées après les traités de Tilsit dans le but de réorganiser et de renforcer l’État affaibli par la défaite subie en 1806. C’est seulement depuis quelques décennies que l’on a commencé à étudier aussi profondément les réformes dans les États de la Confédération du Rhin. L’oubli dans lequel on avait longtemps tenu les réformes dans l’Allemagne de l’Ouest et du Sud s’explique largement par deux considérations. Premièrement, les réformes en Prusse ont été considérées comme une condition essentielle du rôle que la Prusse a joué plus tard dans la création de l’État national allemand. Par conséquent, on a largement identifié l’histoire de la Prusse avec celle de l’Allemagne. Deuxièmement, les réformes dans les États alliés à Napoléon ont souvent été considérées comme quelque chose d’imposé par les Français. À l’époque de la guerre froide et de la division de l’Allemagne, on s’est rendu compte cependant que la République Fédérale avait justement été érigée, en 1949, sur les territoires qui avaient autrefois appartenu à la Confédération du Rhin.

 

Dès 1983, le Comité Historique de l’Académie Bavaroise des Sciences à Münich s’est résolu à préparer une documentation des réformes administratives et politiques dans les États de la Confédération du Rhin. Jusqu’à présent, sept volumes sont parus. Tandis que les premiers volumes sur le duché de Berg (1992), le royaume de Westphalie (1992) et le grand-duché de Francfort (1995), que nous devons tous à Klaus Rob, se tiennent exactement dans les limites chronologiques de l’existence de la Confédération du Rhin, à savoir dans les années qui vont de 1806 à 1813, les volumes suivants, c’est-à-dire celui sur l’Électorat et le Royaume de Bavière de Maria Schimke (1996), et les volumes sur le Duché de Nassau (2001) et le Grand-duché de Hesse (2001) d’Uta Ziegler, traitent d’une période plus étendue en tenant compte du fait que, d’une part, bien des innovations avaient déjà été initiées avant la création de la Confédération du Rhin et que, de l’autre, la politique des réformes fut largement continuée après la chute de Napoléon.

 

L’ouvrage d’Ina Ulrike Paul sur le Wurtemberg est la publication la plus récente de la collection. Sous l’ancien régime, le Wurtemberg, territoire devenu protestant à l’époque de la Réforme du seizième siècle, était un cas à part du point de vue constitutionnel. Ses états jouissaient d’une position extrêmement forte. Puisque la noblesse était sortie du Duché pour former des principautés indépendantes dans le Saint Empire, la diète wurtembergeoise était composée exclusivement de représentants municipaux et de prélats protestants. Afin de pouvoir réaliser à son gré les réformes nécessaires dans les territoires nouvellement acquis en 1803, le duc Frédéric II suivit le conseil de son ministre, le comte de Norman-Ehrenfels, d’en former un État à part, le Wurtemberg Nouveau (Neuwürttemberg), lié à l’ancien duché par la seule personne du monarque. Dans le nouvel État où il n’y avait pas de diète, le duc, devenu électeur, était un monarque absolu. Les deux États wurtembergeois furent même séparés l’un de l’autre par une ligne douanière. En 1806, cependant, au moment où le Wurtemberg sortit de l’Empire germanique pour entrer dans la Confédération du Rhin, la diète du Wurtemberg ancien (Altwürttemberg) fut dissoute et les deux États wurtembergeois furent réunis pour former le nouveau royaume du Wurtemberg. Les réformes qui avaient été initiées dans l’État nouveau depuis 1803, furent alors introduites dans toute l’étendue de la nouvelle monarchie. Elles servirent de modèle aux institutions à créer dans la partie ancienne. On doit constater, que de cette façon les provinces récemment acquises ne furent pas intégrées dans le duché ancien, mais que, tout au contraire, le duché ancien fut intégré dans l’État nouveau. Jusqu’à 1819, au moment où une constitution moderne et représentative fut créée à la suite de négociations entre une diète nouvelle du royaume entier et le roi, l’État demeurait une monarchie absolue. Le passage du Wurtemberg à un constitutionnalisme moderne s’est donc déroulé sous un gouvernement despotique.

 

La table des matières de l’ouvrage de Madame Paul permet d’entrevoir l’étendue et le poids des réformes entreprises à l’époque. Il fallait intégrer la noblesse provenant des territoires acquis, chose tout à fait nouvelle pour le Wurtemberg. Il fallait centraliser l’administration, moderniser la justice, réformer la police et réorganiser l’armée. Une tâche importante était l’introduction de la parité entre les trois confessions chrétiennes qui avaient été reconnues par le traité de Westphalie de 1648 (catholiques, luthériens et réformés) et la neutralité de l’État en ce qui concerne la foi. Bien que la diète ait été dissoute en 1806, les réformes se heurtèrent de temps en temps à des résistances fortes, exercées parfois par les membres même de l’administration publique, de sorte que le roi n’arrivait pas toujours à mettre en pratique ses idées progressistes. Ainsi dut-il par exemple différer l’introduction de la méthode du pédagogue suisse Johann Heinrich Pestalozzi dans le domaine de l’instruction primaire. L’émancipation des juifs ne fut par ailleurs achevée qu’en 1828. En ce qui concerne la création d’un code de lois unique pour le royaume, Frédéric de Wurtemberg, à la différence d’autres princes de la Confédération du Rhin, ne chercha pas à adopter le Code Napoléon, mais préféra d’introduire dans l’État entier l’ancien droit civil wurtembergeois. À ses yeux, la réalisation de l’uniformité des lois en peu de temps était plus importante que l’introduction à tout prix d’un droit étranger qui prendrait plus de temps.

 

L’ouvrage d’Ina Ulrike Paul a, à nos yeux, deux intérêts majeurs. D’une part, il faut souligner que la riche documentation archivistique lui a permis de publier non seulement les lois et les ordonnances, mais en même temps les documents qui permettent de tracer le processus de leur élaboration. De l’autre, son édition de sources est accompagnée d’une annotation tellement soigneuse et détaillée, d’un commentaire tellement riche, surtout dans l’introduction générale et dans les introductions de chapitres, que ce livre réunit d’une manière exemplaire les qualités d’une édition de documents d’archives et d’une monographie qui comble une véritable historiographique. La qualité de la recherche effectuée et l’importance du sujet étudié expliquent, pourquoi l’ouvrage de Madame Paul a été accepté, en 2002/03, comme Habilitationsschrift par l’Université Libre de Berlin.

 

Un résultat important des recherches de l’auteur est la démonstration du rôle constructif et énergique d’un monarque longtemps sous-estimé par les historiens. A l’instar de Frédéric le Grand, Frédéric de Wurtemberg légitimait son autocratie par son implication personnelle et son dévouement à l’État. A la différence d’autres monarques allemands de l’époque, et même s’il ne refusa pas le concours d’un homme aussi capable que Normann-Ehrenfels, il dirigeait lui-même les affaires et ne s’appuyait pas sur un premier ministre comme le faisait par exemple le roi de Bavière avec le comte Maximilien de Montgelas.

 

L’importance historique des réformes dans les États-membres de la Confédération du Rhin s’explique aussi par le fait qu’il fut permis à ces États de continuer à exister au-delà de l’époque napoléonienne. Le regroupement territorial de l’Allemagne, effectué par Napoléon, en dehors de la Prusse et de l’Autriche, ne fut pratiquement pas touché par les vainqueurs de 1814. En 1813, la coalition avait besoin du soutien des États-membres de la Confédération du Rhin dans son effort de guerre. Elle leur donna la garantie de leur inviolabilité territoriale en échange de leur engagement dans le conflit. Par ailleurs, la conservation de la plupart des États-membres de la Confédération du Rhin fut considérée comme contrepoids à la France après la paix.

 

Il y en eut, cependant, deux exceptions importantes : le royaume de Westphalie et le grand-duché de Berg.

 

La Westphalie, dont les documents gouvernementaux ont été publiés par Klaus Rob en 1992, fut le premier État en Allemagne à recevoir une constitution écrite. Mais à la différence du Wurtemberg et de la Bavière, elle ne put exister sans les ingérences perpétuelles de l’Empereur des Français. Elle fut exploitée à un très haut degré par la France. Il est vrai que ce royaume était, comme chacun le sait, dirigé par le plus jeune frère de Napoléon, le roi Jérôme.

 

De son côté, le grand-duché de Berg, dont Klaus Rob a pareillement publié les documents en 1992, ressemblait beaucoup à la Westphalie. L’ancien duché avait appartenu à la maison de Wittelsbach, dont le chef était, depuis 1777, électeur de Bavière. Au moment où Napoléon entra en scène, il n’existait donc pas à Düsseldorf un monarque qui aurait pu assumer le rôle d’allié de Napoléon tout en conservant son trône. En décembre 1805, l’électeur de Bavière céda le duché à la France en échange du margraviat d’Ansbach, jusqu’alors prussien. En mars 1806, il fut placé sous le gouvernement de Murat, beau-frère de Napoléon. Quand celui-ci fut envoyé à Naples en 1808, Napoléon gouverna lui-même le duché, comme régent, en lieu et place de son petit neveu Napoléon-Louis, fils du roi d’Hollande Louis Bonaparte. L’administration effective fut confiée au commissaire impérial Jacques-Claude Beugnot, avec comme correspondant à Paris le sénateur Pierre-Louis Roederer. En 1813, le duché fut placé sous administration provisoire avant d’être donné à la Prusse au congrès de Vienne des alliés.

 

Le dernier volume de cette importante collection de documents sera consacré au grand-duché de Bade. Bien que cet ouvrage ne soit pas encore disponible, il est permis dès à présent de constater que la collection a énormément élargi et approfondi notre connaissance des changements fondamentaux et durables qui furent effectué en Allemagne à l’époque de Napoléon. Par ses ingérences dans la structure politique et administrative de l’ancien Empire germanique, celui-ci a contribué d’une façon décisive à la formation de l’Allemagne d’aujourd’hui. La collection rend non seulement visible la conception fondamentale et les détails particuliers des réformes dans chaque État, mais elle explique aussi pourquoi l’Allemagne a maintenu et même consolidé sa structure fédérative à cette époque. Les États de l’ex-Confédération du Rhin ont tous, à l’exception des ceux gouvernés par des princes français, couronné leurs réformes par des constitutions, librement concédées par les monarques ou, comme au Wurtemberg, négociées entre le roi et les états. Ces constitutions ont très largement contribué à l’intégration des populations nouvelles dans les États élargis et modernisés. Il en est résulté la formation d’une conscience nationale particulière dans les divers États qui s’est maintenue jusqu’à présent.

Volker SELLIN

Services
Recherche

Entrez un mot :  


Abonnés