Compte rendu

 

N°2, octobre - novembre 2008

Pierre BRANDA, Le prix de la gloire. Napoléon et l’argent, Fayard, 2007, 634 pages, € 28, ISBN: 2213631654

Le livre de Pierre Branda, Le prix de la gloire. Napoléon et l’argent propose -pour la première fois de façon aussi systématique- une étude complète des rapports du grand homme avec le nerf de toutes les guerres et même de toute action politique. Riche, précis, documenté, dans les grandes lignes comme dans les détails, il nous rappelle qu’un État ne peut avoir de politique sans finances ou, en dernière analyse, qu’il ne peut avoir que la politique de ses finances. Tout autre choix ne dure qu’un temps.

La chance de Napoléon est d’être arrivé aux affaires à un moment où les désordres hérités de l’Ancien Régime commençaient à s’estomper (sans pour autant que le passif moral et comptable ait été purgé) et les tâtonnements de la Révolution portaient leurs premiers fruits. Le jeune Premier Consul sut s’y prendre et s’entourer. Qu’on nous pardonne l’expression, mais des hommes tels le second consul Lebrun, le ministre des Finances Gaudin et celui du Trésor Barbé-Marbois, les directeurs des grands services financiers et des grandes caisses (dont le remarquable Mollien, ministre du trésor en 1806), qui avaient rongé leur frein pendant dix ans, n’étaient pas n’importe qui. Ils savaient en gros ce qu’il fallait faire. Ils trouvèrent un chef qui sut leur donner la force et la volonté de le faire. Pierre Branda rappelle dans une belle première partie (« L’argent de Napoléon ») que le Premier Consul avait de longtemps côtoyé les affaires financières, personnelles (il n’est question que d’argent ou presque dans sa correspondance de jeunesse), militaires ou étatiques (lorsqu’il avait fallu gouverner l’Italie ou l’Égypte).

En quelques années, à coup d’économies, de réorganisations, d’idées simples, mais aussi de bon coups politiques (comme ces « investissements ostensibles » destinés à montrer au peuple que la position de l’État s’améliorait ou le paiement des soldes et pensions en numéraire et non plus en papier-monnaie dévalorisé), l’ordre général des finances fut rétabli, sans augmentation de la pression fiscale, ni recréation des impôts indirects honnis depuis que la Révolution avait décrété qu’ils étaient sinon inutiles, au moins injustes.

L’auteur montre ensuite qu’après une violente crise financière (1805-1806) et pour faire face aux grandes ambitions de son nouvel Empire, le pragmatique empereur se lia lui-même les mains sur le plan financier. A impôts égaux, le régime ne pouvait que sombrer en quelques années dans une retentissante banqueroute… s’il n’avait eu à sa tête un homme qui, sans être un technocrate, avait les idées claires et une volonté de fer. Il accepta donc la recréation des impôts indirects mais refusa que l’on touche aux impôts directs. Il taxa les alliés, fit payer son armée par les pays qu’elle occupait, créa des caisses parallèles qui se consentaient mutuellement des prêts, réalisa nombre « d’emprunts cachés » alors qu’on l’a toujours dit hostile à cette forme de financement, assura aussi bien la trésorerie qu’un quasi-miraculeux équilibre des comptes. Certes, et Pierre Branda le montre, il est faux de dire que « la guerre paya la guerre ». Certes encore, les procédures budgétaires n’étaient pas toujours orthodoxes. Certes enfin, la grogne fiscale finit par se répandre dans l’Empire. Mais que l’on compare le bilan de Louis XVI -qui avait mis ses finances à genoux pour quelques vaisseaux de guerre et régiments envoyés en Amérique- avec celui d’un homme qui soutint pendant quinze ans une quasi guerre mondiale, et l’on sera effaré de constater que, hors les Cents-Jours, ses budgets et ses comptes se tiennent à peu près.

Après avoir traité de la lutte contre l’argent puis de la domination de l’empereur sur cette matière première de son gouvernement et de sa gloire, Pierre Branda propose six chapitres revigorants sur « l’argent contre Napoléon ». Alors entre en scène la grande puissance financière du temps, celle dont l’ouvrage nous révèle qu’elle s’endetta jusqu’à emprunter plusieurs fois l’équivalent de la masse monétaire mondiale ( !), cette « perfide Albion », déjà entrée dans la modernité bancaire et budgétaire, qui sut tenir et pressurer son peuple (la pression fiscale y est infiniment supérieure à celle de la France napoléonienne), à qui la terre entière (y compris quelques dignitaires français…dont Napoléon lui-même !) continua à faire confiance pour ses placements. L’Angleterre, l’or de Pitt et de ses successeurs furent bien les fossoyeurs du rêve de prépondérance française sur le continent et sur le monde.

Sur le plan financier, la première chute de l’Empire (1814) fut amortie par la richesse du pays et l’imagination des ministres de la Restauration. Au fond, le premier traité de Paris signé par Talleyrand laissait à la France son potentiel économique et à l’État quelques marges de manœuvre. Les Cent-Jours réduisirent ces espoirs à néant, non seulement en raison des nouvelles dépenses occasionnées par l’épilogue de l’épopée mais aussi par les conséquences du second traité de Paris, avec ses colossales indemnités de guerre. Pierre Branda résume l’affaire d’une formule bien trouvée : « Les cent jours les plus chers de l’histoire de France ».

Mais Napoléon n’en avait pas pour autant fini avec l’argent. A Sainte-Hélène, il en manqua. Dans son testament, il en distribua pourtant des brassées… et surtout les fonds qui ne lui appartenaient pas. Ces cent millions ( !) légués à ses grognards empoisonnèrent la vie de la seconde Restauration et de la monarchie de Juillet qui se refusa à en payer le premier centime. C’est finalement Napoléon III qui solda le testament. Lui aussi fit preuve d’un beau savoir-faire financier : au lieu des pièces d’or, la plupart des légataires (soit quelques centaines de milliers de survivants) reçurent… une médaille commémorative, la fameuse médaille de Sainte-Hélène.

Le livre de Pierre Branda est un livre de référence dans l’imposante bibliographie napoléonienne. Avec un exemple ou un tableau, une courte explication, l’auteur rend simple ce qui pourrait apparaître compliqué. Il y a bien de la pédagogie dans le style de ce non-enseignant. Bien écrit, plus clair pour le profane que la matière qu’il traite, ce livre possède donc une qualité rare : le lecteur se sent intelligent, alors que, manifestement, c’est l’auteur qui l’est au point de mieux faire comprendre le présent à force d’éclairer le passé. Car Ce prix de la gloire n’est en définitive rien d’autre que l’histoire sans cesse recommencée d’un État qui, parce qu’il a de grandes ambitions ou commet de grandes folies, dépense (à tous les sens du terme) des trésors d’imagination pour trouver de l’argent.

Thierry LENTZ

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