A l’occasion d’une réunion organisée à Santiago du Chili, Jean Mendelson, directeur des Archives du ministère des Affaires étrangères, a présenté une communication dont il a bien voulu confier un résumé pour Napoleonica. La Revue.
Je tiens d’abord à remercier notre hôte chilien pour son invitation, et notre collègue mexicaine pour son initiative. Et je souhaite aussi faire appel à votre bienveillance : je sais que, si je parle facilement la langue de Cervantès, je fais toutefois souffrir ses amoureux à chacune de mes phrases.
Il m’a été demandé de présenter les Indépendances de l’Amérique espagnole telles qu’elles apparaissent dans les archives diplomatiques françaises. Je le ferai à grands traits sans pouvoir vous garantir qu’une perle n’a pas échappé à ma vigilance. Il ne s’agit pas d’un travail d’historien, mais plus modestement d’une sélection de documents qui m’ont paru, de façon subjective, donner un aperçu sur la manière avec laquelle l’Amérique Latine était vue par la diplomatie française de l’époque : c’est donc moins un travail exhaustif qu’une série d’éclairages sur vos indépendances telles que les percevaient mes prédécesseurs. J’ai trouvé à cette occasion des documents surprenants, dont il faudrait retracer le cheminement jusqu’à nos archives : ainsi, nous possédons la correspondance du dernier vice-roi du Pérou, José de la Serna e Hinojosa. Je suis heureux d’offrir cette piste à vos chercheurs, mais pas avant 2010 et l’achèvement de notre déménagement dans notre nouveau centre d’archives, en cours de construction et d’aménagement.
Une remarque s’impose : ce n’est pas essentiellement dans les collections ESPAGNE, MEXIQUE ou PEROU que se trouvent les documents principaux, mais dans les collections ANGLETERRE ou ETATS-UNIS, voire RUSSIE. C’est là que sont affectés les diplomates présumés de qualité, c’est aux Etats-Unis ou en Angleterre que se nouent les contacts avec les représentants (ou supposés tels) des colonies espagnoles d’Amérique ; la correspondance avec Madrid ne devient vraiment intéressante qu’après la victoire de la réaction absolutiste en France et en Espagne.
J’ai distingué trois grands thèmes dans cette tranche de notre correspondance diplomatique :
1) Des réflexions sur l’avenir du sous-continent.
C’est encore l’époque où la plume d’oie couvre des pages entières de géopolitique ou de réflexions philosophiques, signées par des personnages de première importance ; les diplomates découpent la planète, dans leur cabinet, entre puissances, ils réfléchissent sur l’intérêt de leur pays - ce qui est naturel -, et sur l’avenir de la Liberté ou du Droit Divin, ce qui est déjà moins proche de nos pratiques professionnelles actuelles.
Je relève, dans cette catégorie, trois textes qui me semblent significatifs d’une époque :
a- Le 26 août 1776, déjà, le marquis de Vergennes (deux ans avant d’entraîner le royaume de France aux côtés des insurgés des colonies anglaises d’Amérique) fait part dans une lettre de sa crainte de voir les troubles dans les colonies anglaises « s’étendre à d’autres parties de l’Amérique ».
b- dans la Correspondance politique Espagne se trouve un passionnant Mémoire sur la guerre contre l’Espagne daté du 1er octobre 1792, jour 9 de l’An I de la République. J’insiste sur cette date : la guerre entre la République Française et le Royaume d’Espagne ne sera déclarée que six semaines après l’exécution de Louis XVI, précisément le 7 mars 1793 ; le « mémoire » que je cite, et dont l’auteur est l’amiral de Kersaint, qui sera député à la Convention, est donc antérieur de plus de cinq mois à cette guerre.
On y lit : « Nous voulons faire à l’Espagne une guerre active et offensive (…).. Le Portugal sera tenu de déclarer sa neutralité, ou ses colonies seront attaquées et déclarées indépendantes. L’Angleterre, l’Amérique et la Hollande seconderont auxiliairement la France dans ses entreprises sur les colonies espagnoles au Nord de l’Equateur, et les Français, les Américains et les Hollandais seconderont auxiliairement les Anglais dans leurs entreprises contre les colonies espagnoles au Sud de l’Equateur et dans l’Océan Pacifique ». Il en résultera un dépeçage qui est détaillé sans vergogne : « le Sud de la Louisiane, confiée aux Américains aidés par la France ; le royaume de Grenade, aux Hollandais aidés par la France ; l’Isle de Cuba et le Yucatan pour les Anglais et les Français ; Saint-Dominique et le Mexique, aux Français aidés des Anglais. Il est impossible que l’Espagne résiste à cette attaque, d’autant qu’elle doit être menacée à la fois au Pérou, au Chili et aux Philippines ».
c- Je vous signale encore un document surprenant, parce que moins cynique et plus idéologique quoique portant la signature du personnage le plus cynique et le moins idéologique de notre histoire, Talleyrand : Dans un Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres états de l’Europe en date du 15 novembre 1792, l’ex évêque et futur Ministre des Affaires Etrangères rêve d’organiser la diplomatie sur la base des principes républicains, et conclut en abordant la question de l’Amérique espagnole : « L’indépendance des colonies espagnoles dans le Pérou, le Mexique, etc., étant pour cette partie du monde la revendication de leurs propres droits et le retour aux principes de justice et de liberté naturelle, ne peut être regardée comme une violation du droit, ou plutôt de l’usurpation du gouvernement espagnol (…). Après une révolution, il faut ouvrir de nouvelles routes à l’industrie, il faut donner des débouchés à toutes les passions ». Sans doute conscient du caractère subversif de ce mémoire, même écrit en l’An I de la République, Talleyrand ajoutait un post-scriptum surprenant : « Les patriotes entre les mains de qui cet écrit peut tomber jugeront sans doute qu’une partie des vues qu’il renferme est de nature à rester secrète ».
2) Deuxième grande catégorie : La politique à suivre envers les indépendances, une fois l’insurrection éclatée : comment se comporter avec les insurgés, et avec les nouveaux États en formation ?
On distingue clairement deux lignes politiques, et c’est sans surprise que la rupture se situe de part et d’autre de la chute de l’Empire. Même si les mouvements de libération connaissent leur éclosion à partir de 1808 et du remplacement des Bourbons d’Espagne par Joseph Bonaparte, l’insurrection est perçue de façon favorable par la diplomatie française sous Napoléon 1er ; perception toute différente de celle de la Restauration et de sa diplomatie, puisque cette insurrection qui recherche désormais son indépendance va à l’encontre de l’esprit de la Sainte-Alliance.
Pour illustrer cette rupture, deux textes s’opposent, ce qui ne surprendra pas quand on en connaît les auteurs : Napoléon et Chateaubriand.
- Dans une instruction curieusement peu connue en date du 23 août 1811, Napoléon écrivait à son ministre des Affaires Etrangères : « Mon intention est d’encourager l’indépendance de toutes les Amériques. [Le représentant de la France à Washington] doit s’expliquer dans ce sens avec les députés ou agents que ces différentes colonies peuvent avoir auprès des Etats-Unis ; il doit chercher à se lier avec eux ; il est même autorisé à envoyer des agents dans ces colonies ; on y enverra volontiers des armes et tous les secours qui dépendront de nous, pourvu que l’indépendance de ces colonies soit pure et simple et qu’elles ne contractent aucun lien particulier avec les Anglais. »
- Toute autre est la tonalité de l’instruction que Chateaubriand envoie le 5 octobre 1823 à son ambassadeur à Londres. C’est l’époque où l’armée française est une nouvelle fois intervenue en Espagne, mais cette fois pour rétablir sur le trône de Madrid Ferdinand VII et l’imposer face aux libéraux des Cortés : « Jusqu’à ce que la délivrance du roi Ferdinand soit effectuée, nous n’avons pu former aucun plan relatif au sort des colonies espagnoles. Dans les circonstances actuelles, nous devons plus que jamais nous abstenir de traiter cette question sans le concours de Sa Majesté Catholique. Ce n’est pas dans le moment où nous brisons le joug qui lui a été imposé par la révolte, que nous pouvons penser à lui imposer un autre de concert avec ses colonies révoltées».
3) Un troisième aspect, anecdotique mais beaucoup plus étonnant et inattendu, apparaît à la lecture des archives des années 1815-1820 : c’est l’obsession avec laquelle la diplomatie française veut lire les événements d’Amérique à travers une grille qui peut paraître incongrue, celle d’une peur panique devant une jonction des indépendantistes avec les réfugiés républicains et/ou bonapartistes qui complotent (ou dont on pense qu’ils complotent) depuis l’Amérique pour la libération de Napoléon prisonnier à Sainte-Hélène. Pour absurde qu’elle paraisse aujourd’hui, cette crainte se comprend : qui aurait cru, quelques mois auparavant, qu’accompagné d’une poignée de soldats, ce même prisonnier aurait quitté l’île d’Elbe pour conquérir ce qui était alors le plus puissant pays d’Europe, sans tirer un coup de feu, rien qu’en brandissant son célèbre chapeau ? Si cette invraisemblable épopée s’était achevée cent jours plus tard quelques jours après Waterloo, rien ne garantissait aux diplomates du roi de France qu’une évasion aussi invraisemblable que celle d’Elbe n’était pas en préparation depuis l’Amérique ! Surgissent dans ces archives des noms inattendus de « comploteurs », parmi lesquels je relève, puisque nous sommes au Chili, celui de lord Cochrane.
D’où cette question obsédante et extravagante : l’Indépendance des Amériques ne risque-t-elle pas d’entraîner le retour du spectre qui hantait les nuits des tenants de la Sainte-Alliance ? Sans insister, sinon pour mémoire (je n’ai regardé que superficiellement les archives concernant le Brésil) sur les complots liés au soulèvement de Pernambouc, retenons à titre d’exemple :
- La longue dépêche d’Hyde de Neuville, représentant français à Washington, datée du 31 août 1817 sur le Mexique, où est longuement détaillé le complot de la « Confédération napoléonienne » visant à proclamer Joseph Bonaparte (alors réfugié près de Philadelphie) rien moins qu’Empereur du Mexique. Le diplomate conclut en agitant la menace : « Il y a tout à craindre. Où serait-on si cet homme audacieux (Napoléon) arrivait dans un Mexique déjà conquis ? ». Précisons que ce même diplomate, alors en poste à Florence, avait en 1815 eu l’intuition de l’évasion possible d’Elbe et n’avait pas été pris au sérieux.
- Le 26 mars 1818, un officier français, le colonel Le Moyne, rend compte avec précision au représentant français à Londres, le marquis d’Osmond, d’un entretien avec le général Mariano Renovales, lequel dresse un tableau assez complet de la situation dans les colonies espagnoles (c’est l’époque où la France des Bourbons espère la création d’un royaume à Buenos Aires où règnerait le duc d’Orléans ; ce dossier est suivi par Le Moyne). A l‘issue de l’entretien, Renovales (qui avait participé à la résistance anti-anglaise à Buenos Aires de 1806 aux côtés de Jacques de Liniers) offre à son interlocuteur un contact avec le Président du Congrès de Buenos Aires, qu’il présente comme son « ami intime », Puyrredon. Mais la question centrale avait été abordée dès le début de l’entretien. Le Moyne exprime sa crainte « qu’il n’entre dans les projets du gouvernement indépendant d’Amérique des faire des tentatives sur Sainte-Hélène pour en faire sortir Bonaparte dans l’intention de le nommer chef des nouveaux gouvernements qui s’établissent en ce moment ».