Chroniques

 

N°1, mai - août 2008

La politique d’expansion napoléonienne. Occupation ou intégration ? Compte rendu du colloque de Rome

Quelle action unificatrice à long terme eut la politique d’expansion napoléonienne dans les pays d’Europe annexés par la  France ? Où l’expansion impériale rencontra-t-elle immédiatement des limites et des résistances ? L’antinomie de ces deux questions fondamentales a donné lieu, fin mars 2007 à Rome, à un colloque auquel les Instituts Historiques Allemands de Rome et de Paris avaient invité 23 chercheuses et chercheurs de 6 pays. Cette conférence de trois jours, organisée par Guido Braun, Gabriel Clemens, Lutz Klinkhammer et Alexandrer Koller et cofinancée par la DFG, n’a pas seulement traité des effets du régime d’occupation français sur des domaines classiques comme l’administration, l’économie et la justice. Mais aussi sur la culture et l’environnement.

Le programme du colloque reflétait ainsi l’état très contrasté de la recherche sur l’époque napoléonienne. Son évolution a été passée en revue par Stuart Woolf dans son exposé introductif. Il a d’abord montré qu’au début, la recherche française avait beaucoup expliqué cette époque par la personne de Napoléon et l’avait en même temps transfigurée en en faisant l’apogée de la « gloire » française. En revanche, dans la perspective italienne et prussienne, la période de l’occupation a longtemps été davantage interprétée comme une interruption brève et sans conséquences de leur propre évolution nationale.

Ce n’est que relativement tard qu’ont été menées des études d’histoire comparative et croisée sur les effets à long terme de ces années et les expériences qu’elles avaient apportées. Le désaccord de la recherche portait donc encore sur la question de savoir dans quelle mesure la France avait imprégné les États occupés et eut un effet intégrateur. Eu égard à l’intitulé du colloque, Woolf a du reste signalé qu’il ne fallait surtout pas concevoir l’Empire comme une préfiguration de l’unité européenne. En conclusion, l’historien britannique enseignant à Venise a plaidé pour que, s’agissant des effets à long-terme, on prenne au moins au compte la période allant jusqu’à la révolution de 1848-1849.

Comme l’ont très clairement montré les contributions par États, essentiellement comparatives, de la première partie dirigée par Lutz Klinkhammer et Guido Braun, « Espace et politique », on ne peut pas parler d’une pratique d’intégration uniforme de l’État central français. Les conditions de départ étaient tout d’abord bien trop différentes dans les territoires de la rive gauche du Rhin et en Suisse (Gabriele Clemens), au Piémont et en Ligurie (Michael Broers), en Italie du Sud (John Davis), au Tyrol et en Illyrie (Reinhard Stauber) et dans les États de l’Église (Massimo Cattaneo). Au Piémont, centralisé et absolutiste, par exemple, l’élite administrative n’eut pas de difficultés à travailler pour l’État centralisé français. En revanche, à Gênes, traditionnellement sous l’emprise de grands marchands sûrs d’eux, ce processus s’avéra extrêmement difficile parce que les édiles locaux exerçaient leurs fonctions à titre honorifique. L’administration génoise n’étant pas dirigée par des professionnels, selon Broers, les chances de promotion des nationaux étaient donc très limitées, au contraire du Piémont qui produisit de véritables mandarins français.

L’étude comparée du Tyrol et de l’Illyrie fait apparaître des différences presque encore plus importantes. Dans le premier cas, les prétentions au pouvoir franco-bavaroises se heurtèrent à l’obstination d’une région aux fortes traditions, où les projets de réorganisation territoriale et administrative de l’occupant ne réussirent pas, fût-ce partiellement. Il en alla tout autrement en Illyrie : l’État satellite artificiel de l’Adriatique survécut à la chute de Napoléon, faute, justement de traditions propres, comme l’a souligné Wolfgang Schieder dans son commentaire. C’est pour cette raison que, dans les années 1830, les milieux croates essayèrent délibérément d’utiliser l’État artificiel napoléonien pour leur propre « Nation building ».

Mais on observe aussi des évolutions comparables dans d’autres zones d’occupation. De manière générale, on remarque que les élites locales soutinrent les initiatives réformistes françaises et, même après 1815, restèrent fidèles aux « conquêtes de la Révolution » chaque fois qu’elles coïncidaient avec leurs idées et leurs objectifs personnels. Ainsi, par exemple, à Naples, les élites locales surent parfaitement mettre les projets de réforme de l’Empire au service de leurs propres intérêts. Ce fut tout particulièrement le cas de l’introduction du Code Civil qui permit aux juristes locaux de se présenter en « grands prêtres » du droit français. En Rhénanie aussi, on s’obstina finalement à défendre le système judiciaire français parce qu’aux yeux des acteurs concernés, le système prussien aurait été un pas en arrière. Il fallut plusieurs décennies pour que le souvenir de l’époque française se déforme : il fut alors essentiellement perçu comme une « domination étrangère ».

Les guerres napoléoniennes sont le second facteur qui restreignit les tentatives d’intégration de la France : elles furent nécessairement limitées par le bellicisme constamment pratiqué en Europe. Enfin, la répression de la résistance par l’occupant français réduisit à néant ses efforts d’organisation, ce dont témoigne de manière éclatante l’exemple des États de l’Église. Déserteurs et insurgés furent exécutés en grand nombre dans la métropole romaine.

Bien que Napoléon ait manifestement régné de manière différente sur les territoires occupés –il est donc impossible de parler d’un Empire homogène –, Schieder a mis en évidence dans son intervention sur cette partie trois caractéristiques communes à tous les territoires occupés. Premièrement, Napoléon ne toléra aucune autonomie véritable dans aucun des États artificiels et des territoires annexés. Deuxièmement, les élites locales ne s’avérèrent généralement pas des forces actives, mais réactives. Troisièmement, c’est une loyauté clanique traditionnelle qui permit l’expansion de l’Empire.

L’occupation française eut aussi des conséquences particulièrement durables dans les secteurs de l’armée, de la justice et de la police, comme le montre clairement la seconde partie, « Transformations sociales et modèles de perception, société de guerre », dirigée par Gabriele Clemens. Lutz Klinkhamer a pu montrer, avec l’exemple de la Rhénanie et du Piémont, qu’outre le système métrique, le système juridique français et l’autorité pénale qui le complétait furent eux aussi solidement implantés dans ces deux régions. Dans l’esprit de l’occupant, ces deux institutions devaient être des instruments essentiels de l’instauration du nouveau système social. Celui-ci était théoriquement fondé sur une justice non arbitraire. En pratique, l’introduction du droit pénal français (malgré certaines améliorations, telle que la réduction de la peine de mort) ne s’accompagna pas d’une particulière mansuétude judiciaire. Bien au contraire : À l’encontre de toute la rhétorique des Lumières, sous l’occupation française, la répression connut même une augmentation partielle, en raison notamment d’un net renforcement de l’appareil policier. La population non urbaine du Piémont et de Rhénanie découvrit la coercition au quotidien, notamment sous forme de contrôles exercés chaque jour par la gendarmerie.

Comme l’a mis en évidence Alexandre Grab dans sa contribution, ce fut aussi la gendarmerie qui fit appliquer par la force la conscription générale et obligatoire introduite par les Français. La « levée en masse » passait déjà auprès des contemporains comme l’une des mesures les plus innovatrices de l’époque napoléonienne. Mais elle fut en même temps extrêmement contestée dans les sociétés occupées qui n’avaient jusque-là connu que des armées de mercenaires. Ce qui entraîna des désertions massives auxquelles les forces de sécurité françaises répondirent à nouveau par une violente répression.

Néanmoins, selon Grab, la conscription générale et obligatoire n’était pas seulement une mesure de coercition prise par un État militaire, elle possédait aussi des éléments de modernité et même d’égalité. Ainsi, à quelques exceptions près, tous les citoyens devaient faire leur service militaire. L’introduction et le maintien de la conscription obligatoire renforcèrent donc aussi considérablement le pouvoir étatique. Pour entretenir l’armée, la France donna par exemple au système fiscal des bases totalement nouvelles. C’est aussi la raison essentielle pour laquelle, après la chute du Corse, presque tous les territoires d’Europe occupés par la France maintinrent la conscription générale.

Enfin, selon Grab, la création d’une armée de masse eut un effet non négligeable sur la conscience nationale : grâce au service militaire et à ses effets égalisateurs, les Piémontais devinrent des Italiens et les Westphaliens des Allemands. Cependant, au cours de la discussion animée qui a suivi, tous les participants au colloque n’ont pas adhéré à cette thèse et ont préféré souligner très fortement la continuité avec l’Ancien Régime. Dans son intervention, Anna Maria Rao a de nouveau soulevé cette question et signalé que, en dépit d’objections de ce genre, la séparation institutionnelle de l’armée, de la justice et de la police était déjà une caractéristique frappante de l’État moderne.

La question du dosage entre continuité et nouveauté se retrouve aussi dans la troisième partie, « Pratiques culturelles et représentations symboliques », dirigée par Thierry Lentz. L’exposé richement illustré de Rolf Reichardt sur les caricatures antinapoléoniennes a fait clairement apparaître que le souverain français était d’abord représenté et perçu par nombre de ses contemporains comme le destructeur des traditions, c’est-à-dire en « ogre du monde ». Ses adversaires réussirent ainsi à retourner contre lui l’image qu’il avait lui-même forgée, celle d’un Imperator régnant sur le globe terrestre. Le motif du monde finit même par être récupéré pour symboliser la victoire de la « Sainte Alliance » qui célébra ainsi la libération du « joug » français.

Costanza D’Elia est parvenue à une conclusion comparable dans sa contribution sur l’iconographie napoléonienne. L’élément central en est que, pour son auto-représentation, Napoléon récupéra des thèmes chrétiens tout en soulignant la dimension nouvelle de son autorité. C’est dans ce contexte que D’Elia a aussi parlé d’un « dualisme » de l’image de Napoléon. Ce qu’a d’une certaine manière confirmé l’exposé de Bénédicte Savoy : Napoléon fit transporter en France de nombreuses œuvres d’art venues de toute l’Europe. Dans la grande tradition des princes de l’Ancien Régime, il les y fit exposer dans des cabinets d’art, tant pour son propre plaisir que pour des raisons de prestige. Dans les territoires occupés par la France, le « pillage des œuvres d’art par Napoléon » entraîna en revanche après 1815 une modernisation de la protection du patrimoine : le projet, jusque-là contesté, de musée destiné à de larges couches de la population s’imposa parce que l’expérience des « transferts culturels » français opérés par la contrainte avait déclenché une prise de conscience de la responsabilité à l’égard de l’héritage culturel ; ce qui amena la « nationalisation » de la culture.

Volker Sellin a établi que, dans sa mise en scène du culte de l’État, Napoléon était finalement dans la tradition de l’Ancien Régime. Ce culte servit à consolider le régime comme c’était déjà le cas avant 1789 ; élément central de la technique du pouvoir de Napoléon, il  transforma les habitants des territoires occupés par la France en fidèles sujets de l’Empire. Malgré la politique laïque mise en œuvre par Napoléon, le culte de l’État eut beaucoup recours à la culture des fêtes chrétiennes – le souverain français, dont l’anniversaire tombait le jour de l’Assomption, devait apparaître comme l’autorité choisie par Dieu. La consolidation du pouvoir par le culte de l’État avait néanmoins, là encore, des traits modernes : ainsi, le déroulement des fêtes dans les zones occupées était contrôlé dans le moindre détail par l’appareil policier français, l’État déportait ceux qui résistaient. Selon Sellin, le culte de l’État eut aussi des conséquences à très long terme : il n’y a pas qu’en France qu’il ait laissé des traces encore perceptibles, il se propagea aussi à d’autres pays. Le mouvement libéral allemand s’est lui-même servi de la fête politique (par exemple à Hambach).

Dans son exposé sur la mémorialistique napoléonienne, Luigi Mascilli Migliorini a fait remarquer que seul Jésus a eu plus de biographes que Napoléon. Néanmoins, pour Mascilli Migliorini, à y regarder de plus près, on voit cependant que les travaux conformes aux normes scientifiques sont relativement rares ; Napoléon exerçait encore de l’influence sur un grand nombre de publications, alors que d’autres relevaient plus du genre littéraire. Mais surtout, au XIXe et même au XXe siècles, la mémorialistique eut une très forte charge politique : la vie du Corse fut « lue » chaque fois de manière totalement différente dans le contexte de la Restauration, de la révolution de 1848-1849 et du Second Empire français. Or, d’après Mascilli Migliorini, même certains travaux scientifiques récents présentent des faiblesses : ils se concentrent trop sur la personne du Corse et ne replacent qu’insuffisamment son règne dans le contexte historique. Au plaidoyer du rapporteur en faveur d’une « dénapoléonisation » des biographies de Napoléon, le responsable de cette partie, Thierry Lentz, a ajouté que la science devait prendre du recul par rapport à toute surenchère mythique. Mais qu’en même temps, il fallait aussi rendre hommage à l’homme Napoléon.

Dans son intervention récapitulative, Michel Espagne a souligné à quel point la dimension culturelle du pouvoir napoléonien était essentielle pour décrypter l’époque ; la recherche ne devait pas non plus négliger l’Empire en tant qu’objet esthétique. L’art et la culture avaient eu une part tout à fait décisive dans la formation du charisme napoléonien ; c’était finalement dans ce contexte qu’il fallait replacer le pillage des œuvres d’art par les Français. Pour Espagne, l’effet le plus durable de son règne dans le domaine de la culture aura été la constitution d’une communication transnationale. Celle-ci n’a pas seulement survécu à la mort du Corse, mais s’est même diffusée dans l’espace extérieur à l’Europe.

Sous la présidence d’Alexander Koller, la quatrième et dernière partie s’est consacrée à l’ensemble économie et environnement. Heinz-Gerhard Haupt s’est intéressé aux corporations dans les territoires annexés et à la question de savoir l’application qui fut faite de la politique industrielle et artisanale de Napoléon. Il est parvenu à la conclusion que c’est là où les corporations remplissaient abondamment des fonctions annexes politiques et sociales, telle l’assistance aux pauvres, et avaient déjà fait l’objet de réformes avant l’occupation française que la résistance à la politique industrielle et commerciale napoléonienne fut la plus forte et où elle réussit le mieux à contourner les interdictions existantes. En revanche, dans les territoires où les corporations avaient une faible implantation et où l’on avait déjà mis auparavant en doute leur raison d’être, leur suppression se déroula généralement sans problème. Toutefois, comme le souligne Haupt, même après 1815, là où l’obligation d’adhérer aux corporations ne fut pas rétablie il n’y eut pas de profond changement de structure. La structure économique manifesta plutôt une étonnante stabilité.

Dans l’exposé suivant, Hans-Peter Ullmann a étudié la question de savoir pourquoi, inversement, le système fiscal français rencontra une telle approbation dans la bourgeoisie de la rive gauche du Rhin qu’il fut maintenu même après 1815. L’historien de Cologne a fait apparaître que si, au total, le poids de la fiscalité augmenta sous la domination française, les couches les plus à l’aise furent cependant peu touchées. Cela tient à ce que, à partir de 1789, les impôts directs baissèrent et que seuls augmentèrent les impôts à la consommation qui, proportionnellement, ne représentaient qu’une faible part du revenu des classes bourgeoises. De plus, au contraire de l’Ancien Régime, le système fiscal napoléonien garantissait une sécurité juridique. Enfin, les Français associèrent en partie les représentants de la bourgeoisie au fonctionnement du système fiscal.

Wolfram Siemann a traité pour finir un sujet que la recherche n’avait jusque-là guère abordé : la politique napoléonienne de l’environnement. L’historien, qui enseigne à Munich, a entre autres étudié la préservation de l’industrie du bois durable, les mesures de sauvegarde en matière artisanale et industrielle ainsi que l’exploitation de la nature dans la mise en scène personnelle de Napoléon. Comme l’a expliqué Siemann en introduction, les dispositions de protection dans le secteur forestier prises par Napoléon constituaient une réaction à l’exploitation effrénée, jusque-là sans exemple, de la forêt française à la suite de la Révolution. Le contrôle des surfaces couvertes, leur évaluation et leurs mesures exactes par l’administration forestière, renforcée à cet effet, devaient assurer la préservation de la forêt existante pour les générations futures. La loi sur la sauvegarde de l’air, adoptée en 1810, était elle aussi en avance sur son temps. Elle prévoyait non seulement que la manufacture concernée devait obtenir une autorisation et faire l’objet d’une enquête préalable par des experts, mais aussi que la procédure d’autorisation devait être publique. La France instaura ainsi des critères qui servirent ensuite d’exemple à d’autres États européens.

Christof Dipper a entièrement axé sur l’idée directrice de modernité son intervention finale sur les trois précédents exposés. Dans cette perspective, s’offre selon lui une image totalement ambivalente : tandis que d’un côté, avec la centralisation, la scientifisation et la gestion des risques, se dessine l’amorce d’une modernité fiscale et, dans une certaine mesure, écologique, de l’autre côté, l’action étatique rigide contre les corporations ne va pas dans le sens de l’avenir. On devrait même sans doute qualifier de non moderne la suppression des institutions de prévoyance. D’où la constatation générale de Dipper : la modernité n’a pas commencé en même temps dans tous les domaines. Il faudrait à l’avenir, selon lui, insister encore plus fortement sur les aspects non modernes de l’époque napoléonienne – par exemple le pillage massif des alliés français.

Quel bilan tirer de la conférence ? Le colloque, qui s’est tenu en quatre langues, a montré de manière impressionnante l’importance de ne pas se contenter d’aller de Paris à la périphérie, mais au contraire – et ce, dans une perspective comparatiste – d’aller du « bord » vers le centre. Ce n’est qu’ainsi que finiront par apparaître vraiment les ambivalences et les limites qui caractérisaient la politique d’expansion napoléonienne entre occupation et intégration.

 

Traduit en français par Isabelle Hausser

                                                                                   

Patrick BERNHARD

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